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Jacky
Toublet |
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On a pour certains êtres des sympathies profondes. Elles viennent le plus souvent de loin, d'un ailleurs partagé ou d'une ancienne connivence. Elles résistent aux dissonances et aux effets du temps. Elles perdurent sans qu'il soit même nécessaire de les cultiver. La disparition de ces êtres-là ne défait rien du lien tissé. Elle passe le relais à la mémoire, qu'il faut toujours veiller à désencombrer de sa légende. Pour ne pas trahir le souvenir. Ma première rencontre avec Jacky date de 1967, il avait 27 ans, moi dix ans de moins. Si la date est précise -le 25 novembre de cette année-là-, je le dois au numéro 533 de la Révolution prolétarienne (décembre 1967) qui en indique le motif : une conférence de Marcel Body sur la Révolution russe, à la Maison Verte, rue Marcadet, dans le 18e arrondissement de Paris. La salle contenait " 300 personnes ", écrit l'anonyme chroniqueur, et parmi elles, " attentifs et ardents, de jeunes militants de la nouvelle vague ". Pourquoi, si lointain, le souvenir de cette rencontre est-il resté gravé dans ma mémoire ? Je ne pourrais tout à fait le dire, mais je sais qu'il symbolise ce que Jacky ne cessa d'être à mes yeux : un héritier de cette génération qui connut la défaite sans rien abdiquer de ses principes, un héritier de cette " vieille garde " du syndicalisme révolutionnaire qui peuplait, ce jour de l'automne 1967, la Maison verte, et parmi laquelle se trouvait Julien Toublet, son père. Dans un entretien récemment accordé à la revue Agone , Jacky l'évoquait, cette " vieille garde ", avec une immense reconnaissance : Marcel Body, précisément, mais encore Pierre Rimbert, Basilio Hernaez, Raymond Guilloré, Ferdinand Charbit, cette " école extraordinaire " de la Révolution prolétarienne. Il y ajoutait Gaston Leval, dont la rencontre compta tant pour lui et à qui il devait d'avoir découvert Bakounine. Héritier, donc, Jacky le fut d'abord d'un certain type de militantisme, intensif et confiant, activiste et exigeant. Pour lui, comme pour les anciens, cette implication quotidienne dans le collectif n'avait rien de sacrificiel ou d'aliéné. C'était la vie même, substantiellement différente de celle des résignés, cette vie faite de chaleur humaine, d'espoirs et de luttes, d'illusions nécessaires aussi. La critique du militantisme, qui fit quelques ravages dans l'après-68, ne l'atteignit pas. Du côté des modernes adeptes d'un spontanéisme irraisonné, on se gaussait alors - ce fut même un trait d'époque - des coureurs de fond de l'anarcho-syndicalisme. Il y vit sûrement une inconséquence ou, pis encore, une prédisposition au renoncement. Bilan fait, il n'avait sans doute pas complètement tort. Cet héritage-là, c'est au Syndicat des correcteurs CGT qu'il en réserva à l'évidence le meilleur. Par son histoire, il lui convenait à vrai dire comme un gant. Ce fut sa famille, au bon sens du terme, un tissu complexe de relations où l'engueulade et le conflit n'entamaient jamais, alors, l'entraide et la solidarité. Ce syndicat, dernière incarnation d'une CGT mythique qui pratiqua la rotation des mandats et la démocratie directe, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux, jalousement, exagérément diront d'aucuns, qui sans doute ne saisirent pas la valeur affective et symbolique qu'il lui attribuait. Le syndicat, pour lui, c'était la mémoire résiduelle d'une tradition anarcho-syndicaliste, d'une coutume ouvrière, de Fernand Pelloutier et de Pierre Monatte, une belle histoire, un trésor même, qu'on protège et dont on s'inspire. On ne comprenait pas grand-chose à l'enthousiasme que manifestait Jacky dans l'accomplissement quotidien de tâches syndicales plus souvent ingrates qu'exaltantes en faisant abstraction de cet attachement à l'histoire, et de cette mémoire qu'il en avait. S'il savait que les temps avaient changé -et le syndicat avec-, s'il comprenait les enjeux du réel et en acceptait les termes, s'il refusait le conservatisme et le repli sur le passé, sa rêverie était sans doute ailleurs, dans l'évidente nostalgie d'un "avant" où, tout à la fois organisme de défense et contre-société, le syndicat était d'abord l'école de la révolution sociale. Les forts caractères,
on le sait, ne sont pas de tout repos. Ils peuvent même indisposer.
De l'Alliance syndicaliste
des années 1970 à Alternative libertaire, en passant par
le groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste et
la CNT, Jacky fréquenta les principales composantes de la galaxie
libertaire des trente dernières années. Il en connaissait
les coins et les recoins, les passages et les impasses. Avec le temps,
et plutôt par expérience que par préférence,
il sembla s'orienter vers un anarchisme social ouvert aux différentes
sensibilités libertaires, "une nouvelle synthèse, écrivait-il,
tournée vers l'action concertée de tous les anarchistes".
Ce goût de remettre l'argumentaire sur l'établi, d'en vérifier l'à-propos et, si nécessaire, d'en bousculer les présupposés, Jacky s'y adonna aussi par l'écriture, et avec talent. Clairs, concis, fouillés, argumentés, ses derniers textes en attestent . Le temps lui a manqué pour aller plus loin, le temps mais aussi cette priorité qu'il accorda longtemps à l'action quotidienne, obstinée, certes nécessaire, mais aussi parfois vaine. A l'heure des regrets, celui-ci n'est pas le moindre : l'histoire des luttes sociales des trente dernières années, dont il fut le témoin engagé, reste à écrire. Avec la disparition de Jacky,
nous perdons un ami. Nous perdons aussi un lecteur attentif de ce bulletin.
D'ici, cet hommage s'imposait. Jacky nous manquera. Freddy
Gomez Autres
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