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Au sein du mouvement anarchiste,
Malatesta fait figure du prototype même du militant toujours fidèle à
lui-même et à un idéal de justice et de liberté qu'il défendra avec une
égale ferveur toute sa vie. Malatesta constitue un exemple remarquable
de cohérence révolutionnaire.
Son incroyable activité militante s'échelonne sur plus d'un demi-siècle
et le voit mêlé, en Europe comme en Amérique, aux vicissitudes du mouvement
anarchiste, du congrès de Saint-Imier jusqu'aux débats sur le plateformisme
des années 30. Et pourtant, jusqu'à il y a quelques années, on pouvait
dire que Malatesta était largement méconnu en France.
Depuis plusieurs rééditions de ses brochures et la parution de recueils
d'articles de lui sont venues combler en partie cette lacune. En partie
seulement puisque l'apport spécifique de Malatesta au mouvement italien
et international reste encore en très grande partie à découvrir. Plutôt
patricien que théoricien, trop souvent certains ont voulu voir dans son
activité celle d'un propagandiste, infatigable certes, mais qui s'est
borné à accomplir une œuvre de systématisation et de divulgation des doctrines
anarchistes en lui déniant tout apport original. Cela est, à notre avis,
sous-estimer lourdement l'apport de l'anarchiste italien.
Les problématiques soulevées
par Malatesta, loin d'être dépassées, continuent de présenter une très
grande actualité. A Malatesta, plus encore peut-être qu'à Kropotkine lui-même,
revient le mérite d'avoir contribué le plus à donner à notre mouvement
son expression politique la plus achevée. Pendant toute sa vie militante,
Malatesta aura mené un effort constant de clarification théorique visant
à mettre en lumière les fondements sociaux et éthiques de l'anarchisme.
Un anarchisme fondé sur la cohérence des moyens et des fins; un anarchisme
sans adjectifs, large, pluraliste, anti-dogmatique, qui s'appuie sur l'analyse
des faits, mais qui ne fait aucune concession sur les principes.
Un anarchisme social Après une première période de jeunesse pendant laquelle
Malatesta se montre encore trop tributaire de schémas insurrectionnels
quarante-huitards, et qui relèvent d'un vieux fond de blanquisme partagé
par tous les anarchistes à ce moment-là, celui-ci se rendra vite compte
qu'une révolution faite par un seul parti, sans l'appui des masses, conduirait
à une nouvelle dictature. Rompant résolument avec les tergiversations
de l'époque, il propose la lutte au sein des masses, pour les grèves et
les revendications ouvrières, renouant ainsi avec la tradition ouvrière
de Saint-lmier.
Le discours de Malatesta
est un discours de classe, cependant il s'adresse indistinctement à tous
les exploités de la société bourgeoise (paysans, ouvriers ou intellectuels.
Parfois aussi, il préférera employer la notion de peuple à celle de prolétariat,
sans pour autant verser dans le populisme interclassiste. Le souci constant
d'être avec le peuple, partager ses aspirations, se mêler à lui, constituer
sans doute un des traits, spécifiques de la démarche malatestienne.
Mais contrairement à d'autres, il se refusera toujours d'idéaliser les
classes ouvrières, d'indiquer un "sujet" révolutionnaire privilégié, et
il se montrera toujours critique vis-à-vis des possibilités révolutionnaires
intrinsèques des exploités. Profondément humain dans sa démarche, Malatesta
fera de la réalisation d'une société anarchiste l'accomplissement d'un
idéal commun à tous les hommes. S'opposant à toute violence inutile, à
tous les fanatiques d'une idée, son discours éthique s'accompagne cependant
de la reconnaissance de l'existence de la lutte des classes et de l'emploi
nécessaire et indispensable de la violence révolutionnaire pour en venir
à bout.
Vouloir l'anarchisme
Notre société, fondée sur
l'oppression de l'homme par l'homme, ne mourra pas de ses contradictions
internes; les chances de réaliser une société libertaire ne dépendront
pas des lois de la société, d'une évolution interne quelconque. Si l'histoire
devait nous prouver quelque chose, ce serait plutôt le contraire : partout,
l'exploitation a triomphé et triomphe.
C'est à nous et, avec nous, tous les exploités, tous les révolutionnaires,
de conquérir un nouveau monde. L'anarchisme, pour Malatesta, n'est point
une chose inéluctable, mais un choix de société nécessaire qu'il nous
revient de concrétiser. De ce point de vue, l'actualité de la pensée de
Malatesta est particulièrement présente.
A une époque où l'absence de choix apparaît la caractéristique principale
du mouvement révolutionnaire, où les seuls possibilités de changement
social qui nous sont offertes passent par un pâle réformisme, vouloir
l'anarchisme, affirmer notre choix libertaire doit permettre de briser
cercle du consensus social. L'anarchisme de Malatesta n'est cependant
jamais de l' idéalisme. Faire de celui-ci le défenseur d'un idéal anarchiste
a-temporel, dont les canons ont été formulés une fois pour toute et qui
contiendrait déjà toutes les réponses possibles, est une démarche profondément
fausse et qui constitue une négation flagrante, autant de l'esprit que
de la lettre de l'enseignement malatestien.
Son anarchisme est profondément ancré dans l'histoire et s'efforce d'apporter
des réponses aux questions de l'histoire. Son idéal anarchiste ne reste
pas dans les nuages, mais se modifie au contact de la réalité.
Une approche politique
Au fond, l'approche de la
révolution sociale par Malatesta est essentiellement "politique". Qu'il
s'agisse de son insurrectionalisme, du "parti" anarchiste, du problème
des alliances révolutionnaires, sa préoccupation constante sera de rendre
compte des conditions qui rendent possible la rupture révolutionnaire
et de les intégrer dans son discours militant. A un moment de notre histoire,
quand tout effort orgarnisationnel, tout accord stable entre les groupes,
voire l'idée même d'un congrès étaient perçus par un Grave comme "des
vestiges du parlementarisme" ou "des formes surannés d'organisation",
à Malatesta reviendra le mérite d'avoir prôné, le premier (dès 1889, après
la disparition de l'AlT anti-autoritaire), l'organisation des forces anarchistes
sur la base d'un programme librement accepté et respecté par tous. Et
cela pour mener une action spécifique de "parti", indépendant de toute
organisation ouvrière et syndicale. Malatesta n'abandonnera jamais ce
point de vue, et il relancera en différentes occasions l'idée d'organiser
le parti anarchiste, toujours animé par un large sentiment de tolérance
envers les autres courants de l'anarchisme.
Certes, Malatesta sait, et
il le dit, que la révolution n'est pas le fait d'un parti, fût-il anarchiste,
mais ce sont les masses qui la feront, et les anarchistes ne constitueront
qu'une des forces qui agira en son sein. Ils devront ainsi tenir compte
des autres partis se réclamant eux aussi de la révolution ; d'où le problème
d'établir des alliances révolutionnaires, problème qu'il résoudra de façon
empirique en 1914, pendant la semaine rouge, ou en 1920, pendant l'occupation
des usines.
Mais le rôle que doivent remplir les anarchistes est considérable : minorité
agissante, elle doit pousser les masses "à faire" par elles-mêmes. Les
éduquer, leur montrer l'exemple, les gagner à nos idées, bref impulser
dans le mouvement de révolte populaire l'élan libertaire nécessaire pour
éviter qu'il retombe dans les ornières du passé. "Une révolution ne sera
anarchiste que dans la mesure de nos forces", écrira-t-il. La construction
d'une société anarchiste ne se fera pas d'un coup, mais par étapes, étapes
marquées chacunes par une rupture révolutionnaire.
Le gradualisme de Malatesta n'est ni du réformisme ni la reconnaissance
d'une période de transition, mais la tentative la plus poussée pour définir
l'attitude des anarchistes avant, pendant et après la révolution.
Le révisionniste de
Malatesta
Malgré son souci constant
et de mettre en valeur de sauvegarder la spécificité l'anarchiste contre
toute "déviation" du mouvement individualiste, terroriste, syndicaliste,
bolchévique, Malatesta n'en fut pas moins un "révisionniste" de l'anarchisme.
Toujours, il s'efforcera de faire coller l'anarchisme à la réalité sociale
en dénonçant les mythes faciles dont les militants se nourrissaient, d'aller
à contre-courant quand les choix du mouvement lui paraissaient préjudiciables
à la cause.
Il n' y aurait pas de pire ironie que de faire de lui une sorte de cerbère
placée défens d'une "orthodoxie" anarchiste qu'il aura le plus contribué
à forger. Lui, qui avait été l'un des instigateurs de l'adoption du communisme
anarchiste et de l'abandon du collectivisme bakouniniste au sein de l'AlT,
se refusera toujours de voir dans le communisme la seule forme d'organisation
économique compatible avec les principes libertaires.
Après avoir "théorisé" et pratiqué la propagande par le fait dans sa jeunesse,
il sera un des seuls, avec son ami Merlino, à oser élever la voix pour
protester en plein emballement ravacholiste contre les excès du terrorisme,
au point de se voir, lui partisan de l'insurrection armée, accusé de légalisme.
Malatesta, qui avait indiqué la nécessité pour les anarchistes d'entrer
dans les organisations ouvrières pour y faire de la propagande, sera celui
qui contribuera le plus à préserver la spécificité anarchiste face à l'emballement
syndicaliste du moment,
La liste des exemples pourrait être encore longue. Bornons-nous à signaler
que Malatesta, jusque dans les dernières années de sa vie, poursuivra
ce travail de réélaboration des choix tactiques du mouvement, jusqu'à
s'en prendre à Kropotkine lui-même et à ses conceptions jugées trop optimistes.
Et si aujourd'hui les choix de Malatesta nous paraissent n'être tributaires
que du "bon sens", si le bien-fondé de ses options s'est imposé à tout
le monde, n'oublions pas qu'à l'époque où ses idées étaient émises, elles
ne soulevaient pas l'unanimité.
Le grand mérite de Malatesta aura été d'avoir bousculé les idées en place,
les croyances faciles du moment, pour accomplir un profitable travail
de mise au point révolutionnaire de notre idéal.
Un enseignement pour
l'avenir
Malatesta n'a pas tout fait,
il n'a pas tout dit. Ses très grands mérites constituent aujourd'hui ses
limites. Son approche anarchiste renvoie à une méthodologie d'intervention
politique qui se fonde sur la cohérence du rapport moyens/fins.
Cette méthodologie est certainement ce qui reste de plus vivant dans l'apport
de Malatesta. Elle doit nous servir de cadre pour notre action militante
de tous les jours, mais ce cadre en lui-même, est incapable de nous fournir
les réponses dont nous avons besoin. Il ne faut pas demander à Malatesta
ce qu'il ne peut pas offrir, c'est à la valeur, aux capacités, à la clairvoyance
des hommes du présent que cette tâche échoue.
Malatesta n'a pas de réponse toute faite à nous fournir, mais plutôt des
conseils à nous donner. Ainsi, par exemple, une fois reconnue la nécessité
de l'organisation anarchiste, rien n'est encore dit sur la façon effective
de son fonctionnement. Contrairement à ce que pensent les autoritaires,
il n'y a pas qu'une seule modalité d'organisation, et il est possible
de concevoir plusieurs groupements anarchistes spécifiques fonctionnant
avec des modalités différentes, mais toujours anarchistes. Ce n'est que
l'expérience du moment, le contexte historique qui décideront de la validité
d'une f orme ou d'une autre d'organisation.
De même, en ce qui concerne le mouvement ouvrier, Malatesta nous fournit
tout au plus le cadre de notre intervention.
Travailler dans les syndicats ou en dehors, avec ou contre, ce n'est pas
chez Malatesta, malgré sa lumineuse critique du syndicalisme, que nous
trouverons la réponse. La pensée de Malatesta ne constitue pas le seuil
infranchissable de l'anarchisme d'aujourd'hui. Cela n'est vrai, cependant,
que dans la mesure où notre mouvement a été incapable de résoudre jusqu'à
maintenant les problèmes soulevés par Malatesta et qui nécessitent encore
une réponse.
Malatesta nous paraît être aujourd'hui le point de départ obligatoire,
mais le point de départ seulement, de toute réflexion ultérieure sur le
mouvement anarchiste.
Soyons malatestiens jusqu'au bout et allons de l'avant.
Gastano Manfredonia
Les autres
articles :
Le
congrès anarchiste international d'Amsterdam (1907), motions sur
le syndicalisme ; interventions
de :
Pierre Monatte ; Errico
Malatesta ; Christian
Cornélissen ; le
manifeste des seize & réponse au manifeste des anarchistes
de Londres ; Malatesta
réponse au manifeste des seize ; Déclaration
de l'internationale anarchiste (1915) ; Délinquance,
banditisme et anarchisme (articles de Malatesta)
;
A lire
:
Malatesta : une Bande dessinée (Edt. du Monde Libertaire)
Malatesta écrits choisis ; Réponse à la plateforme
; La pensée de Malatesta ;
Dictature et révolution de Luigi Fabri (Edition de Monde libertaire)
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