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Camillo Berneri
Né à Lodi le 28 mai 1897, il passe son enfance à Reggio Emilia et milite
dans un cercle de jeunesses socialistes.
Il décide de démissionner en envoyant une lettre ouverte qui lit quelque
bruit :
" ... le mouvement socialiste a commencé sa descente désastreuse vers
les bases de l'égoïsme destructeur, suivant ainsi la trajectoire de la
puissance morale du christianisme, qui devint puissant grâce à ses martyrs
et tomba dans la décadence lorsque les sacrifices de ses partisans cessèrent.
( ... ) Il nous faut un nouvel essor, il nous faut un retour au temps
où aimer une Idée voulait dire ne pas craindre la mort et sacrifier toute
la vie à une soumission complète. " (1915)
Ce profond engagement militant que l'on retrouve jusqu'à son assassinat
ne fut pourtant jamais une fidélité aveugle, comme on va le voir.
En 1917, il est mobilisé.
Voulut-il être objecteur ou déserter ?
"Il y a des cas où se faire tuer est la solution la plus logique et se
faire tuer devient une nécessité morale. Les cas de conscience sont plus
terribles que les balles autrichiennes ou les gaz asphyxiants. On combat
et l'on meurt. Les violettes poussent sur le sol baigné de sang, le long
des fossés d'eau rouge".
Après la guerre, il finit ses études tout en participant très activement
à la presse anarchiste. Il devient professeur de philosophie dans un lycée.
L'avènement du régime fasciste, les persécutions, son refus de prêter,
en tant que fonctionnaire, fidélité au régime font qu'il doit s'exiler.
Alors commence une longue série d'arrestations et d'expulsions de France,
de Suisse, d'Allemagne, de Belgique, du Luxembourg et de Hollande ; auxquelles
s'ajoutent les difficultés propres aux exils politiques : discussions,
emballements, déceptions, espionnite. etc.
"J'ai rêvé de construire un édifice solide et spacieux, mais j'ai constaté
que mon effort est bref : j'ai pesé mon cerveau, radiographie mon cœur
et je me sens tantôt avili tantôt fier. Je me demande si mon activité
politique n'est pas qu'une agitation sans but dans les feuilles sèches
d'une idéologie en déclin : ma foi qui était d'un beau vert tendre et
riche est maintenant rousse comme les vignes de l'automne". Berneri vivait
avec sa femme et ses deux filles qui étaient en France.
D'une prison belge, il écrivait en 1930 à sa Fille Giliana : "Un jour
peut-être tu sauras combien papa a aimé ta maman et vous autres, bien
qu'il ait fait souvent souffrir la première et bien qu'il n'ait pas été
tendre avec vous" (écrit directement en français).
Mais malgré ces obstacles matériels et moraux, Berneri était en pleine
activité intellectuelle : "Ce qui est curieux, c'est que d'un côté je
suis poussé à la politique militante, de l'autre, dans le domaine culturel,
mes études préférées sont ou d'une érudition très particulière (j'ai gâché
tant de temps à des choses bouffonnes : Psychologie, zoologie, télépathie,
etc.) ou terriblement abstraites (j'ai un gros livre de matériels sur
le finalisme). Il en résulte un malaise général. " (Lettre à Luiggi Fabbri,
sept. 1929)
"Plus je lis notre presse et plus je crois rêver. Tu sais que C'est plus
fort que moi et que je ne suis d'accord avec presque personne. ( ... )
Quant au syndicalisme, je crois que c'est le seul terrain sur lequel nous
pourrons construire quelque chose, bien que je ne puisse pas accepter
les fonctionnaires syndicaux et que je voie des inconvienients et du dangers
dans l'anarcho-syndicalisme en pratique. Si je m'en prends à l'individualisme,
c'est parce que, bien que peu important numériquement, il a réussi à influencer
presque tout le mouvement. ( ... ) Mon rêve est de susciter l'examen d'une
grande série de problèmes, puis, en rassemblant lu remarques critiques,
les annotations, les solutions, etc., de ceux qui en parleront, d'arriver
à un programme pour 1932 ou 1933, pour le présenter comme programme d'un
groupe d'anarchistes, qui laissent vivre en paix les autres, mais qui
veulent marcher sur une route à eux". (Lettre à Luigi Fabbri, juillet
1930).
Il ne semble pas que cette tentative ait vu le jour.
Par contre, Berneri écrivit de nombreux articles et du brochures antireligieuses
et sur l'émancipation de la femme. Il fit également une thèse qui fut
publiée "Le Juif antisémite" où il étudiait l'assimilation forcée ou volontaire
des Juifs. André Spire, poète et sioniste, jugea le livre "de première
importance".
Mais ses écrits les plus importants furent "L'espionnage, fasciste à l'étranger"
(en italien) et "Mussolini à la conquête des Baléares" et ses articles
militants dont nous donnons trois citations qui nous semblent résumer
Berneri avant son arrivée comme volontaire en Espagne... "Heureusement
le phénomène maçonnique est, dans le camp de l'anarchisme italien, tout
à fait négligeable. Mais il y a une considérable minorité d'anarchistes
qui alléchés par l'espérance des "grands moyens" s'est laissé attirer
dans le jeu politique de cet antifascisme équivoque... La F.M appuie tout
mouvement qui peur aider la bourgeoisie et combat tout ce qui peut lui
nuire..."
"Il faut sortir du romantisme. Voir les masses, dirai-je, en perspective.
Il n'y a pas le peuple, homogène, mais les foules, variées, séparées en
catégories. Il n'y a pas la volonté révolutionnaire du masses, mais des
moments révolutionnaires, dans lesquels le masses sont un énorme levier.
( ... ) Si nous voulons arriver à une révision potentielle de notre force
révolutionnaire non négligeable, il faut nous débarrasser des apriorismes
idéologiques et de la remise à demain commode du règlement des problèmes
tactiques et constructifs. Je dis constructifs parce que le plus grand
danger d'arrêt et de déviation de la révolution est dans la tendance conservatrice
des masses". (1930).
"Attendre que le peuple se réveille, parler d'action de masses, réduire
la lutte antifasciste au développement et au maintien des cadres du parti
et du syndicat au lieu de concentrer les moyens et la volonté sur l'action
révolutionnaire qui, seule, peut changer cette atmosphère d'avilissement
moral où le prolétariat italien est en train de se corrompre entièrement,
est méprisable, c'est une idiotie et une trahison". (1934 fin de L 'ouvrier-idolatrie).
A la nouvelle de l'insurrection
en Espagne, Berneri et la plupart des antifascistes italiens s'y rendent
immédiatement. Ils forment une colonne qui sera intégrée dans la colonne
Ascaso sur le front d'Aragon, organisée par Berneri et Carlo Rosselli
(socialiste de gauche).
Berneri prend part aux combats de Monte Pelado (28 août 1936) :
"Nous avons défendu la position à 130 contre 600 environ, aguerris et
disposant de forts moyens, et cela pendant quatre heures de lutte"
et de Huesca (3 septembre 1936).
Il finit par se consacrer en grande partie à la propagande, sans cesser
de s'occuper de la colonne italienne. Il dirige la revue Guerre de
classes (en italien) et parle à la radio CNT-FAI dans des émissions
pour l'Italie. Le livre "Pensieri e battaglie" (Paris - 1938) nous donnent
sur la situation un certain nombre de remarques que Berneri notait pour
lui. On verra qu'elles éclairent les articles en ce qui concerne le danger
du putsch communiste et les rapports tendus avec les anarchistes-gouvernementalistes.
"Une catégorie de gens me joue terriblement sur les nerfs, c'est celle
des volontaires observateurs (Français en majorité). Ils viennent avec
des airs de curé et des tenues de cow-boys, pour passer la moitié du temps
au café". (21 septembre 1936).
"L'article du N°6 a irrité le consul général d'URSS à Barcelone qui
a demandé au comité régional (de la CNT) s'il l'approuvait. Je
ne sais pas ce qu'ils ont répondu". (janvier 1937).
"Le N°8 de Guerre de Classes sortira quand il pourra. Le comité
(régional de la CNT) a agi comme avec L'Espagne Antifasciste (1)
et je ne veux pas être accusé. Cependant la chose m'a un peu chagriné.
Je compenserai en collaborant à des revues et j'écrirai des brochures".
"Depuis quelque temps, nous avons fréquemment des victimes dans notre
camp, ici, à cause des staliniens". (janvier 1937) "Giopp a été libéré
sur intervention d'Espla et d'Arieto, mais son cas est grave et ils l'ont
escorté et fait partir en avion par crainte d'un sale coup de la
Tcheka communiste qui commande à Valence". ( ... ) Je ne vois pas quand
je finirai la brochure sur les Baléares (que je m'efforce de travailler
malgré les inquiétudes !) pour pouvoir commencer une avalanche d'articles
sur la situation d'ici, qui risque d'être bouleversé par les moscoutaires".
(mars 1937).
"Moi qui dans le danger immédiat, ne suis en général pas peureux, je suis
parfois pris par la peur de la mort, sans qu'il y air une raison particulière
objective." (Lettre à sa femme, 25 avril 1937).
Dix jours après, le 5 Mai
1937, Berneri et Barbieri, tous deux anarchistes, étaient arrêtés à leur
domicile par une dizaine de policiers armés, en civil sous l'inculpation
d'être "contre-révolutionnaires". Devant la protestation de Barbieri,
un policier sortit sa carte N° 1109 (notée par la compagne de Barbieri).
Les deux derniers travaux de Berneri furent "Nous et le POUM" publiés
par un journal anarchiste italien de New York, sans doute parce que la
défense critique que faisait Berneri n'était pas publiable en avril-mai
1937 en Espagne ; et un discours le 3 Mai 1937 à la radio CNT-FAI pour
l'Italie à l'occasion de la mort de Gramsci "le militant tenace et digne
que fut notre adversaire Antonio Gramscki, convaincu qu'il a apporté sa
pierre à la construction de la nouvelle société". (Cette biographie fondée
en grande partie sur celle d'Israêl Renof dans "Noir & Rouge" remplace
celle trop sentimentale de Luce Fabbri).
Francisco Barbieri
Bien que le nom de Camilio
Berneri soit fraternellement uni à celui de Francisco Barbieri, par leur
mort, on présente peu souvent ce camarade anarchiste.
Né le 11 Novembre 1895 à Briattica dans la province de Catanzaro, Barbieri
milite dès sa jeunesse comme anarchiste et lors de l'arrivée du fascisme,
il émigre en Argentine.
L'Argentine était en pleine commotion sociale : grèves violentes réprimées
par l'armée (2000 morts en Patagonie en 1921 ); puissantes organisations
syndicales, dont la F.O.R.A anarcho-syndicaliste. Barbieri, cependant,
s'intègre au groupe de Severino Di Giovanni anarchiste italo-argentin,
qui s'attaque d'abord par les bombes aux établissements nord-américains
lors de l'assassinat de Sacco et Vanzetti, puis aux firmes fascistes italiennes.
Et, le groupe même commet quelques hold-up pour financer une imprimerie
clandestine qui publiera en 1930 deux volumes d'Ecrits sociaux" d'Elisée
Reclus en italien. Lorsque Di Giovani et ses camarades furent arrêtés,
Barbieri put faire disparaître quelques documents compromettants et passer
au Brésil, d'où il fut expulsé en Italie pour y être incarcéré.
Il réussit à s'enfuir et à entrer en France. Mais accusé d'usage de faux
papiers, il fut emprisonné et expulsé de France en Suisse, d'où il sera
également expulsé et arrivera en Espagne en octobre 1935.
Mais dénoncé Par la police secrète italienne qui demande son extradition,
il passe clandestinement en Suisse, où il se trouve lorsque commencent
les évènements d'Espagne.
Barbieri regagne Barcelone où il arrive le 25 Juillet 1936.
A cause d'une maladie, Barbieri se trouvait à Barcelone en mai 1937 après
avoir combattu sur le front de Huesca. (Renseignements contenus en partie
dans l'article de L. Mastrodicasa "Guerre de Classes" 23 Juin 1937).
Liés par leur mort, Berneri et Barbieri illustrent deux aspects complémentaires
de l'anarchisme : la lutte impitoyable contre les dictatures et leur idéologie.
Frank MINTZ
d'après "Guerre de classes en Espagne"
Autres
articles :
Lettre
ouverte à la Camarade Frederica Montseny (C. Berneri) ;
18
et 19 juillet 1936, riposte ouvrière face au coup d'Etat fasciste
à Barcelone (racontée par Abel Paz) ;
1936, à la veille de la révolution
;
Mai 37 : la contre révolution stalinienne ; la
Tchéka en Espagne ;
Le Plénum
des colonnes confédérales et anarchistes Février
1937 ;
A propos du film de
Ken Loach "land et freedom" ; les
fossoyeurs de la révolution ? ;
Congrès
de l'USI et de l'Union anarchiste 1919 1920
;
A
lire :
Guerre de classes en Espagne (C. Benrneri - éditions Spartacus)
; Oeuvres choisies (C. Berneri) ;
Dictature et révolution (Luigi Fabri) ;
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