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Libre
disposition de son corps, contrôle des naissances, égalité des sexes,
prostitution, homosexualité, ce sont là des sujets tabous qu'il est encore
aujourd'hui bien difficile d'aborder avec la même aisance que d'autres.
C'est dire toute la difficulté et le courage qu'il a fallu à certains
pour en faire des thèmes de propagande, dès la fin du XIXe et au début
du XXe siècle. Ce fut le cas de nombre de militants, femmes et hommes,
du mouvement anarchiste.
Parmi eux Emma Goldman qui, dans un livre, Living my life*, a retracé
tous les épisodes de sa vie de militante. C'est dans ce livre que nous
avons extrait le passage suivant, traitant de la question féminine.
L'épisode conté par Emma Goldman se situe peu de temps avant la Première
Guerre mondiale, et témoigne de ce courage évoqué plus haut, en même temps
que de la lucidité des propos d'une anarchiste, à mille lieux des vociférations
féministes.

Après être allée
à la conférence néo-malthusienne de Paris, j'avais ajouté le contrôle
des naissances à mes sujets de conférence. Je ne discutais pas des méthodes
contraceptives parce que pour moi la limitation des naissances n'était
qu'un des aspects de la lutte politique, et je ne voulais pas me faire
arrêter pour cela. Comme j'étais d'ailleurs toujours sur le point de me
faire mettre en prison pour mes diverses activités, je ne voulais pas
créer de raisons supplémentaires. En privé, je donnais des informations
sur les méthodes contraceptives si on me le demandait. Mais les difficultés
rencontrées par Margaret Sanger (1) qui venait de publier La Femme rebelle
(The Woman rebel) et l'arrestation de son mari pour avoir donné ce manifeste
à un agent de Comstock me firent comprendre qu 'il était temps d'assumer
les conséquences de cette lutte.
Ni Margaret, ni moi n'étions des pionnières : la voie avait été tracée
par Moses Harman, sa fille Lillian, Ezra Heywood, le docteur Foote. Ida
Craddock, véritable championne de l'émancipation des femmes, avait payé
de sa vie. Pourchassée par Comstock, condamnée à cinq ans de prison, elle
s'était suicidée. Cette génération s'était battue pour le droit à la libre
maternité.
Le président du Sunrise Club m'avait invitée à parler à un de ses dîners.
C'était un des rares forums libertaires de New York. On pouvait s'y exprimer
librement j'avais déjà fait plusieurs conférences dans ce club. Je décidai
alors de choisir la contraception pour thème de ma prochaine conférence
et de parler ouvertement des méthodes. Jamais, dans l'histoire du club,
le public n'avait été si nombreux : plus de six cents personnes, dont
des médecins, des avocats, des artistes, des libéraux...
La plupart d'entre eux étaient venus pour soutenir cette première discussion
publique. On était certain que j'allais être arrêtée et on avait même
commencé à préparer l'argent de la caution. J'avais emporté un livre au
cas où je passerais la nuit en prison. Je fis d'abord un historique et
une analyse de la limitation des naissances, puis je continuai par un
exposé de se différents contraceptifs, sur un ton neutre et médical.
La discussion fut ouverte et saine. Je ne fus pas arrêtée.
D'ailleurs, la police n'intervint pas pendant toute ma tournée de conférences.
Pourtant, je traitais de la lutte antimilitariste, de la défense de Caplan
et Schmidt (2), de l'amour libre, de la contraception et du sujet le plus
tabou de notre société : l'homosexualité. Cependant la censure vint de
mes propres rangs parce que je traitais de sujets aussi "peu naturels"
que l'homosexualité.
L'anarchisme était suffisamment calomnié, et on accusait déjà les militants
de dépravation : mes camarades pensaient qu'il ne fallait pas ajouter
aux malentendus en défendant la cause des perversions sexuelles...
Moi, je croyais à la liberté d'expression, et la censure dans mon camp
avait sur moi le même effet que la répression policière. Elle me renforçait
dans ma volonté de défendre ceux qui sont victimes d'injustice sociale
comme ceux qui sont victimes de préjugés puritains. Les hommes et les
femmes qui venaient me parler après les conférences sur l'homosexualité
et me confiaient leur solitude et leur désespoir étaient souvent plus
intéressants que ceux qui les rejetaient.
Certains avaient mis des années à accepter leur différence après avoir
lutté pour étouffer ce qu'ils considéraient comme une maladie. Une jeune
femme m'avoua qu'il n'y avait pas eu un seul jour de ses vingt-cinq ans
d'existence où la présence d'un homme, son père ou ses frères, ne l'eût
rendue malade. Plus elle se forçait à accepter les avances sexuelles et
plus cela la répugnait. Elle s'en était voulu, me dit-elle, parce qu'elle
n'arrivait pas à aimer son père ou ses frères comme elle aimait sa mère.
Le remord avait beau la torturer, sa répulsion ne faisait qu'augmenter.
A dix-huit ans, elle avait accepté une proposition de mariage dans l'espoir
que de longues fiançailles l'habitueraient à la présence d'un homme et
la guériraient de sa " maladie ".
Ce fut un cauchemar, elle devint presque folle. L'idée de ce mariage lui
était insupportable, mais elle n'osait rien dire à son fiancé ou à ses
amis. Elle n'avait jamais rencontré personne, me dit-elle, qui soit affligé
de ces problèmes. Elle n'avait jamais trouvé de livre qui en parle. Jusqu'à
ce que ma conférence lui rende l'estime d'elle-même qu'elle avait perdue.
Ce n'était qu'un exemple. De nombreuses femmes venaient me faire partager
leurs histoires dramatiques et je réalisais mieux le danger de l'ostracisme
social vis-à-vis des homosexuels.
Pour moi, l'anarchisme n'était pas une théorie applicable dans un lointain
futur, mais un travail quotidien pour se libérer des inhibitions, les
nôtres et celles d'autrui, et abolir les barrières qui séparaient artificiellement
les gens.
A Los Angeles, j'étais invitée à faire une conférence au club des femmes.
Cinq cents femmes, de toutes les couleurs politiques possibles, étaient
venues m'écouter. Mais je fis la critique des revendications démagogiques
des suffragettes et je mis en doute les merveilles qu'elles pourraient
accomplir si elles parvenaient au pouvoir. Les femmes m'accusèrent alors
d'être une ennemie de l'émancipation des femmes et les membres du club
se levèrent pour me dénoncer. Cela me rappelait une autre occasion où
j'avais pris la défense des hommes que l'on tenait responsables de tous
les maux. Je soulignais que s'ils correspondaient au noir tableau peint
par ces dames, les femmes devaient en partager la responsabilité.
La première influence dans la vie d'un homme, c'est sa mère. C'est elle
qui cultive son sentiment d'importance. Plus tard, les sœurs, les femmes
et les maîtresses ne font que suivre la voie tracée par la mère. J'ai
dans l'idée que les femmes sont perverses : dès la première minute de
la naissance d'un enfant mâle, et jusqu'à sa maturité, la mère fait tout
pour qu'il lui reste attaché. Pourtant, en même temps, elle ne veut pas
qu'il soit faible et l'encourage à être viril. Elle idolâtre chez lui
les traits de caractère qui maintiennent les femmes en esclavage : la
force, l'égoïsme, la vanité...
Devant les contradictions de mon sexe, le pauvre mâle oscille entre l'ange
et la brute, l'enfant désarmé et le conquérant de l'humanité. C'est vraiment
la femme qui a fait l'homme tel qu'il est. Le jour où elle saura être
aussi égocentrée que lui, quand elle aura le courage de se jeter dans
la vie et de prendre des risques comme il le fait, elle aura réalisé sa
libération, et par là même celle de l'homme.
C'est toujours à ce moment-là que les femmes qui m'écoutent se lèvent
scandalisées et me crient : " Vous n'êtes qu'une femme vendue aux hommes
".
Emma Goldman
* En Français,
Emma Goldman, épopée d 'une anarchiste, en vente à Publico.
(1) Pionnière du contrôle des naissances aux Etats-Unis. Elle s'appuyait
sur les femmes de la bourgeoisie pour obtenir des réformes légales.
(2) David Caplan et Matthew Schmidt : ces syndicalistes avaient été inculpés
avec les frères McNamara pour avoir placé une bombe dans les locaux du
Los Angeles Times en 1910.
texte d'Emma
Goldman
Autres
articles :
1921, l'orage éclate
à Pétrograd (E. Goldman) ; Mujeres
libres ; Féminisne
et anarchie ;
Mollie Steimer
;
A lire
:
Emma Goldman (Revue Itinéraire) ; l'Epopée d'une
anarchiste (Emma Goldman)
On vous l'a déjà dit, on veut choisir (Brochure Editions
du Monde libertaire).
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