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Conseils de quartier, consultation
des associations, débats publics, référendums d'initiative
populaire, ou encore réforme des enquêtes d'utilité
publique, les idées foisonnent à droite comme à gauche
pour que les citoyen-ne-s s'impliquent davantage dans le fonctionnement
des institutions politiques. Même si les initiatives concrètes
restent encore marginales, même s'il existe des différences
notables entre les propositions des uns et des autres, c'est bien l'idée
d'une démocratie plus participative qui est de fait préconisée
ici. C'est-à-dire d'une démocratie où les citoyen-ne-s
ne seraient plus seulement consulté-e-s une fois toutes les x années,
mais dans laquelle ils et elles seraient plus ou moins intimement associé-e-s
au fonctionnement des institutions, à l'élaboration des
choix et aux prises de décisions.
De
la démocratie représentative... à la démocratie
participative
Démocratie participative. Le terme est lancé.
L'idée semble faire son chemin et l'on pourrait à juste
titre se demander s'il ne s'agit pas là d'une première étape
vers la démocratie directe. La démocratie participative
n'écorne-t-elle pas en effet le principe de la délégation
de pouvoir à des élus sans contrôle véritable,
ni mandat impératif ? Ne tend-elle pas à donner aux citoyen-ne-s
sinon tout le pouvoir, du moins la possibilité d'être pris
véritablement en compte et même d'influer sur les décisions
politiques ? Ne pourrait-il pas s'agir d'un premier pas conduisant nécessairement
à ce qu'à terme le fonctionnement des institutions, les
orientations et les choix soient directement élaborés et
décidés par les citoyen-ne-s eux-mêmes ?
Démocratie participative.
Cette idée a évidemment de quoi séduire tous ceux
et celles qui sont sensibles aux thèses autogestionnaires, mais
qui pourtant a été élaborée, lancée
et qui est toujours aujourd'hui soutenue par des courants politiques pour
le moins jacobins, étatistes et autoritaires. Trotskistes, communistes,
chevènementistes ou encore gaullistes font, en effet, non seulement
régulièrement référence à la démocratie
participative mais ce sont eux qui en ont même inventé le
concept et qui l'expérimentent en maints endroits. démocratie
participative ?
Somme toute, un drôle de sujet de consensus pouvant séduire
les tenants du moins d'État, voire du pas d'État du tout,
mais qui est cependant mis en uvre par ceux du toujours plus d'État
et de centralisation. Ceci a évidemment de quoi surprendre, de
quoi créer un malaise certain ou du moins un doute sérieux
quant à la nature véritable, quant au sens réel de
cette proposition, que l'on aurait pu interpréter -a priori- comme
un premier vers l'autogestion. Proposition consensuelle, trop peut-être
pour être honnête à moins de croire à toute
force que les tenants du jacobinisme se soient tout à coup convertis
aux vertus d'une citoyenneté active pour ne pas dire de la démocratie
directe.
Dès lors, l'examen d'une expérience concrète de démocratie
participative n'est peut-être pas inutile.
Cela peut nous permettre de mieux comprendre ce dont il s'agit et de saisir
un peu mieux où veulent en venir tous ceux et celles qui en font
aujourd'hui la promotion. Et quitte à faire une étude de
cas pourquoi ne pas prendre celui de Porto Alegre au Brésil, cité
régulièrement en France comme l'exemple à suivre
aussi bien par les verts que par les trotskistes.
Luttes
urbaines à Porto Alegre
On peut démarrer la généalogie de la démocratie
participative à Porto Alegre aux années 1970.
Tout au long de cette décennie, des associations de quartiers s'étaient
constituées dans cette ville industrielle du sud du Brésil
d'environ 1.200.000 habitants. Comme dans bien d'autres pays, ces comités
de quartier menèrent tout d'abord des luttes locales sur différents
sujets comme la distribution d'eau, l'assainissement, les transports en
commun ou encore sur tel ou tel projet d'équipement. Au début
des années 1980, un tournant s'amorça. Sous l'impulsion
des militant-e-s du PDT (Parti Démocratique du Travail, socialiste)
et du PT (Parti des Travailleurs, trotskiste), les associations de quartier
formèrent des coordinations tout d'abord à l'échelle
d'arrondissement, puis de l'agglomération. L'objectif était
double. Il s'agissait non seulement de structurer le mouvement et de grouper
les forces, mais aussi d'un effort disons qualitatif visant à dépasser
le niveau local du quartier pour se donner les moyens d'intervenir au
niveau de l'agglomération.
Dès 1985, les choses évoluèrent rapidement. Le candidat
du PDT remporta les élections municipales et ce notamment grâce
au soutien des comités de quartier. Dans le même temps le
PT prenait la tête du mouvement associatif.
La question des rapports entre ces deux formations politiques se posa
alors avec force. Organisations concurrentes, elles partageaient néanmoins
une histoire commune au sein des associations territoriales mais cela
ne déboucha pas sur la formation d'une majorité de gauche
plurielle. Chaque parti resta campé sur sa structure et tout au
long de la mandature socialiste, des conflits opposèrent régulièrement
le PDT au PT et bien sûr comme il se doit la nouvelle municipalité
aux comités de quartier.
Comités
de quartier et municipalité : pouvoir et contre-pouvoir
Les tensions qui suivirent entre mouvement associatif et pouvoir communal
ne peuvent cependant être réduites à de simples antagonismes
entre organisations politiques concurrentes. Ces aspects furent certes
prégnants, mais ils n'expliquent pas tout. D'autres problèmes
plus structurels se posèrent également. Du côté
de la mairie, le PDT souhaitait en effet exercer son nouveau pouvoir normalement,
c'est-à-dire en toute souveraineté. Son raisonnement était
simple. Le jeu démocratique donnait clairement le pouvoir délibératif
et décisionnel au conseil municipal et à son exécutif.
De plus, ce pouvoir était parfaitement légitime au plan
légal car conféré par le suffrage universel. Mais
du côté des comités de quartier, les choses n'étaient
pas vraiment envisagées dans les mêmes termes. Considérant,
non sans raison, que le nouveau maire leur devait son fauteuil, ceux-ci
désiraient être pris en compte et même influer sur
les choix municipaux et ce également au nom de la démocratie
et de la légitimité populaire. Cette aspiration, soulignons-le
encore, dépassait amplement la seule question des rapports entre
PDT et PT. Certes ce dernier l'utilisa pour s'imposer face à son
ancien partenaire socialiste, mais il l'utilisa seulement car il existait
bien une véritable aspiration des comités de quartier à
prendre directement en main la destinée de leur ville, c'est-à-dire
leur propre destinée.
Légitimité contre légitimité, rationalité
contre rationalité, les tensions entre organisations territoriales
et pouvoir municipal étaient inévitables même en l'absence
de concurrence politicienne entre partis antagonistes. Elles s'esquissèrent
d'ailleurs avant même les élections. Lors de la campagne
électorale, les comités de quartier firent pression sur
le candidat socialiste pour qu'il s'engage à organiser un grand
débat public sur les choix d'investissement municipaux lorsqu'il
serait élu. Cette demande n'était pas anodine car elle revenait
à vouloir ouvrir la boite noire du budget, là où
l'argent public est affecté à tel ou tel projet, là
où se décide de fait les choix qui influeront sur l'organisation
et la structuration de la ville et au-delà sur nos vies quotidiennes.
Cette demande n'était pas non plus anodine dans le sens où
il pouvait s'agir d'un premier pas. Le second pouvant être que la
municipalité prenne réellement en considération l'avis
des habitants sur tous les sujets ; le troisième enfin que le budget
d'investissement et de fonctionnement - et à travers cela redisons-le
la totalité de la politique municipale - soit élaboré
et approuvé non plus par les élus mais par directement par
les habitants.
Au cours de cette campagne électorale, le PDT céda bien
sûr aux exigences des comités de quartier. Il accepta...
de promettre d'organiser de tels débats non seulement au début
mais aussi tout au long de son mandat. Tant qu'à promettre... Mais
les promesses électorales n'engageant que ceux et celles qui y
croient, elles ne furent bien évidemment pas honorées.
Quatre ans plus tard, en 1989, le PDT englué dans des affaires
de corruption et de malversations diverses perdaient les élections
et c'est le PT qui prenait sa place. Ainsi les comités de quartier
servaient à nouveau de marchepied électoral. L'histoire
toutefois ne se répéta pas car les trotskistes ne firent
pas les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs. Conscient
des frustrations que les promesses non tenues avaient engendrées
dans le mouvement associatif, conscient que ce dernier voulait réellement
et profondément être pris en compte dans la manière
dont la ville était gérée et aménagée,
le PT mit immédiatement en place des structures permettant une
certaine participation des habitants à l'élaboration du
budget municipal.
Première
ébauche d'un processus participatif
À peine élu et alors que la ville était engluée
dans une crise financière retentissante (en 1989, 98 % des recettes
municipales furent englouties par le seul paiement des salaires des fonctionnaires),
la nouvelle municipalité PT divisa la commune en 16 arrondissements.
Dans chacun d'eux, un forum fut institué afin que les habitants
puissent venir y présenter et y débattre de leur priorité
en matière d'équipements et d'infrastructures. Chaque arrondissement
devait ainsi établir une liste de revendications, puis élire
des délégués chargés de les porter dans une
instance générale : le Conseil du Budget Participatif ;
ce dernier n'ayant ni plus ni moins en charge que de préparer le
budget d'investissement de la municipalité pour 1990. Il devait
l'établir non pas tout seul, il est vrai, mais conjointement avec
les services techniques municipaux. Et somme toute pourrions-nous croire,
le conseil du budget participatif se substituait ici au conseil municipal
; les services techniques n'ayant théoriquement comme rôle
que d'aider et de conseiller à la mise en uvre concrète
des projets.
Des trotskistes, fidèles disciples du bureaucrate en chef du coup
d'État d'octobre 1917, aficionados des assassins des soviets, sabordant
un pouvoir central, leur propre pouvoir qu'ils venaient tout juste de
conquérir, la chose avait de quoi surprendre. Seraient-ils devenus
fous ? Se seraient-ils subitement ralliés pour on ne sait quelles
raisons à l'anarchisme ? Ni l'un, ni l'autre évidemment,
car la réalité de ce premier processus de participation
fut sensiblement différente de ce que nous en donne à voir
sa simple théorie.
La première année, seulement 400 personnes (sur 1.200.000
habitants rappelons-le) participèrent à l'un ou l'autre
de ces forums. Un inventaire des demandes fut malgré tout réalisé
et il fut colossal. Les assemblées d'arrondissement tout comme
le conseil d'agglomération se bornèrent toutefois à
les collationner sans définir aucune priorité, ni réaliser
aucun arbitrage entre des demandes qui pouvaient pourtant être parfois
redondantes voire antagonistes. Officiellement, il s'agissait d'éviter
les tensions entre les districts afin d'éviter de casser la dynamique.
Sans doute, peut-être... mais des arbitrages, il fallut bien en
faire et des priorités en mettre car les finances municipales étaient
très loin de pouvoir satisfaire toutes les attentes. Et ce furent
les services techniques municipaux, toujours dirigés par le conseil
municipal, qui hiérarchisèrent les priorités, qui
arbitrèrent entre les projets et qui, somme toute, choisirent dans
l'inventaire à la Prévert que lui avait remis le conseil
du budget participatif ce qui serait réalisé tout de suite,
plus tard... ou pas du tout. En d'autres termes, ce fut encore et toujours
le pouvoir municipal qui décida de l'architecture du budget d'investissement
de la commune et donc de la politique d'aménagement de la ville.
Il va s'en dire que les choix opérés par la municipalité
ne furent pas toujours du goût des habitants, qui avaient quelque
peu l'impression de s'être fait de nouveau gruger. Des tensions
apparurent rapidement, des conflits éclatèrent ici et là.
Et la municipalité PT prise à son propre piège se
trouva devant une alternative très simple : supprimer les structures
participatives qui en l'état ne satisfaisait sinon personne, du
moins peu de monde avec le risque de se retrouver dans la même position
que le PDT peu d'années auparavant ou bien au contraire céder
aux exigences des comités de quartier en permettant que la population
puisse définir elle-même les arbitrages budgétaires
et donc la politique urbaine avec le risque évident d'auto-détruire
à terme son propre pouvoir politique.
Mise
en place du budget participatif
Le trotskiste est filou. Ça on le savait. Mais le trotskiste brésilien
apparemment encore plus que la moyenne. Le PT accepta en effet de réformer
totalement le processus participatif et de lui donner très officiellement
le pouvoir d'élaborer et de décider le budget municipal
tant en matière d'investissement que de fonctionnement. Et en théorie
donc, les habitants avaient désormais tous les pouvoirs en main
pour gérer et aménager la ville en lieu et place du conseil
municipal.
La nouvelle organisation - décidée non par les habitants
eux-mêmes, mais par le conseil municipal - fut la suivante. Chaque
année des assemblées générales doivent se
tenir dans les différents quartiers de Porto Alegre. Elles ont
pour mission de définir une liste hiérarchisée d'investissements
à réaliser dans leur secteur. Elles nomment ensuite des
délégués qui siègent dans un des 16 forums
d'arrondissement. Dans ces derniers, les délégués
des différents quartiers ont en charge d'arbitrer entre les projets
et à nouveau de définir des priorités. Une fois la
chose faite, ils doivent élire à leur tour des délégués
qui iront participer au conseil d'agglomération. Parallèlement
à ce système d'assemblées territoriales emboîtées,
des forums thématiques (développement économique
; organisation de la ville et développement urbain ; transport
et circulation ; éducation, culture et loisir ; santé et
aide sociale...) furent également constituées pour traiter
de questions transversales difficilement traitables dans le cadre précédent.
Ces assemblées thématiques ont également à
élire des délégués pour le Conseil d'Agglomération
du Budget Participatif.
Formé de délégués des forums d'arrondissement
et des assemblées thématiques, ce dernier a en charge d'harmoniser
les différentes propositions, d'arbitrer si besoin est entre les
projets et de définir les priorités d'investissement. En
théorie, c'est cette instance qui décide en premier et dernier
ressort du budget annuel d'investissement mais aussi de fonctionnement
de la municipalité. En principe, c'est donc elle qui décide
désormais de la politique d'aménagement mais aussi de gestion
de la ville.
Si l'on s'en tient à ce schéma théorique, celui que
nous présentent volontiers les écologistes et les trotskistes
français pour nous vanter les mérites de la démocratie
participative, on pourrait croire qu'il s'agit là sinon d'un fonctionnement
autogestionnaire du moins d'une avancée tout à fait significative
en ce sens. Mais comme en toute chose, la réalité est souvent
bien différente de la théorie plus ou moins idéalisée.
La question
de l'expertise ou le pouvoir de décider ce qui est ou non viable
Sur le papier, c'était désormais le Conseil du budget participatif
qui définissait la totalité de la politique municipale ;
la municipalité - conseil municipal et services techniques compris
- n'ayant en charge que la mise en uvre concrète des décisions
prises. Mais dans les faits, les choses furent sensiblement différentes.
Les services techniques - ingénieurs, architectes et autres urbanistes
- intervinrent régulièrement, non pas bien sûr sur
la politique générale qui avait été décidée
par le conseil participatif, mais sur la viabilité ou la faisabilité
de tel ou tel projet. Fort de leur légitimité professionnelle
reposant d'ailleurs sur des connaissances techniques tout à fait
réelles et précieuses, ils donnèrent leur "avis"
sur la possibilité matérielle de réaliser tel équipement
ou sur la capacité d'entretenir ou de gérer à terme
telle autre infrastructure. Par ces conseils apparemment strictement techniques,
ces services (toujours rattachés au conseil municipal rappelons-le)
réussirent à modifier certaines décisions du conseil
participatif et même à en annuler d'autres. De fait, intervention
ponctuelle par intervention ponctuelle, l'influence des services techniques
sur la politique élaborée par le processus participatif
ne fut pas négligeable et réussit maintes fois à
modifier sensiblement le sens des décisions prises au cours du
processus participatif.
Les assemblées territoriales ne furent évidemment pas dupes
de la chose. Elles se rendirent rapidement compte de l'incidence que cela
pouvaient avoir sur la politique qu'elles avaient élaborée.
Elles se rendirent également compte que ces avis "autorisés"
pouvaient parfois n'être qu'un prétexte utilisé tantôt
par les services techniques, tantôt par le conseil municipal lui-même
(toujours patron de ces services techniques) pour s'opposer ou infléchir,
sans avoir l'air d'y toucher, aux orientations qu'elles avaient votées
et élaborées. D'une année sur l'autre, les assemblées
territoriales cherchèrent bien sûr à s'opposer à
ce type d'arguments, mais sans succès véritable. Les services
techniques préparèrent simplement un argumentaire encore
plus étayé et encore plus technique.
Le problème fondamental qui est soulevé ici est que le processus
participatif tel qu'il fut mis en uvre au Brésil ne permet
pas aux assemblées territoriales de se doter de leur propre capacité
d'expertise. C'est-à-dire de définir ce qui est techniquement
possible, viable et envisageable. De par la volonté du conseil
municipal PT et ce malgré les demandes répétées
des habitants, les services techniques sont restés attachés
à la municipalité. Et corollaire obligé, les assemblées
territoriales sont restées clairement dépendantes de ces
services et à travers eux de la municipalité.
Cet aspect méconnu et volontairement caché du processus
participatif à Porto Alegre nous permet d'apercevoir que la participation
mise en place dans cette ville ne signifie aucunement que les trotskistes
brésiliens aient voulu donner tout le pouvoir aux habitants. La
municipalité PT a volontairement conservé un atout d'importance
: les services techniques. Il s'agit là d'une véritable
arme politique qui, sous couvert de technique lui permet d'imposer son
point de vue sur celui des habitants tout en faisant l'économie
d'un véritable débat toujours potentiellement source de
conflits politiques.
D'aucuns pourraient dire qu'il s'agit là d'une question certes
importante, d'une faille sans doute regrettable dans le processus participatif
à Porto Alegre, voire d'un aspect méconnu qui dévoile
à l'évidence que les trotskistes brésiliens (ô
surprise) sont toujours très loin d'être gagnés aux
idées autogestionnaires. Mais néanmoins il ne s'agirait
là que d'un défaut mineur facilement rectifiable, d'une
simple erreur de conception (voulue ou non est un autre problème)
mais qui ne remettrait pas en cause la valeur et l'intérêt
du processus participatif en tant que tel.

Processus
participatif et classes sociales
Le problème toutefois, c'est que les défauts de conception
ne se limitent pas à cela. Il en est d'autres, beaucoup plus fondamentaux
qui ne soulignent pas un simple problème circonstanciel, plus ou
moins révélateur de la véritable culture politique
d'un parti donné, mais qui marquent des insuffisances et des contradictions
beaucoup plus structurelles.
La mise en place du processus participatif fut explicitement présentée
comme la volonté de donner à tous les habitants de Porto
Alegre la maîtrise directe de l'aménagement et de la gestion
de leur ville. Dans les faits, seule une part mineure de la population
participa à ce processus. Durant les cinq premières années,
14.000 personnes ont assisté à l'une ou l'autre des réunions
organisées dans le cadre du budget participatif, soit 8,4 % de
la population adulte de Porto Alegre. C'est déjà mieux il
est vrai que lorsque le budget était décidé par seulement
quelques conseillers municipaux, mais cela fait peu malgré tout.
D'autant que ces 8,4 % sont très loin d'être représentatifs
de l'ensemble de la population. 60 % d'entre eux avaient un revenu familial
trois fois supérieur au salaire minimum brésilien ; en d'autres
termes les habitants qui participent au budget participatif sont essentiellement
issus et représentatifs des classes moyennes et supérieures
(classes moyennes en fait), ce qui fait évidemment sourire lorsqu'on
sait que cette procédure fut mise en place par le Parti des Travailleurs
qui aime à se présenter comme le représentant des
classes populaires. Ce défaut de représentation de certaines
classes sociales et inversement de sur-représentation d'autres
catégories s'accentuent en outre à mesure que l'on monte
dans la hiérarchie du processus participatif. Dans les assemblées
d'arrondissement et plus encore dans le conseil d'agglomération,
les délégués élus ont en effet un niveau de
revenu et de scolarisation encore plus élevé.
Par delà les beaux discours on s'aperçoit ici que la démocratie
participative n'est pas exempte de critique - tout comme la démocratie
représentative d'ailleurs - quant à la réalité
de sa représentativité. Certaines classes y participent,
d'autres non. On peut le déplorer. Certains vont même jusqu'à
vilipender ces classes populaires, qui refusent obstinément de
remplir leur sacro-saint devoir de citoyen que cela soit en s'abstenant
lors des élections ou en boycottant les forums participatifs. On
peut toutefois essayer de comprendre le pourquoi de cette attitude constante
et l'on verra alors qu'elle est non seulement légitime et compréhensible
mais qu'elle révèle en outre une faille structurelle, un
défaut fondamental de la démocratie participative : son
champ d'exercice.
Il faut en effet avoir le ventre bien rempli et sans doute aussi un sacré
mépris pour les classes populaires pour ne pas comprendre que ces
dernières ont bien d'autres choses à faire et à penser
que de s'intéresser, que de participer à des semblants de
démocratie qui ne leur offrent comme seule perspective que de décider
si les rues auront ou non un terre-plein central, si les places seront
rondes ou carrées ou si l'école sera ici ou là. Ces
questions sont certes importantes dans l'absolu mais lorsqu'on est dans
la misère, on est dans une logique de survie. Ce qui importe, c'est
avant tout d'éviter l'huissier, de conserver ou d'obtenir un logement,
de manger chaque jour à sa faim, de se soigner, d'avoir un emploi
ou au moins un minimum de ressource.
Toutes ces choses sont vitales et centrales pour les classes laborieuses
brésiliennes tout comme pour leurs homologues des quatre coins
du monde. Or la démocratie participative n'y répond pas
ou très mal et très indirectement. En réalité,
la démocratie participative, c'est au mieux déléguer
aux habitants les attributions légalement dévolues aux conseils
municipaux. La belle affaire qui ne remet pas en cause la séparation
entre champ politique et champ économique ; la belle arnaque qui
ne répond ni aux besoins de ceux qui crèvent sous le joug
du capitalisme, ni aux aspirations de ceux qui, comme à Seattle,
entendent imposer une économie non plus tournée vers les
profits de quelques-uns mais vers la satisfaction des besoins de tous
et de chacun. Elle n'offre aux exploité-e-s et à tous ceux
et toutes celles qui ont soif de justice et d'égalité sociale
que la maigre perspective d'autogérer certains aspects de son cadre
de vie ou au pire sa propre misère sans remettre en cause les privilèges
patronaux, les inégalités sociales et la répartition
des richesses produites. Peut-on s'étonner alors que les classes
populaires boycottent ou du moins boudent les forums participatifs ?
Ne remettant pas en cause la séparation entre champ économique
et champ politique, séparation établie par la bourgeoisie
et pour son plus grand bénéfice, la démocratie participative
diffère déjà fondamentalement en cela de la démocratie
directe qui fait la promotion quant à elle d'un fonctionnement
réellement démocratique sur tous les aspects de la vie non
seulement dans ce que l'on appelle aujourd'hui la politique, mais également
dans les aspects sociaux et économiques. Alors que la démocratie
participative nous chantonne le petit refrain du prenons en main notre
environnement local - notre petit milieu bocal - la démocratie
directe en appelle pour sa part à ce que nous prenions en main
la totalité de notre destin et de nos vies, pour l'égalité,
la liberté et la justice politique, économique et sociale.
La différence entre les deux n'est pas simplement une question
d'intensité ou de graduation. Elle est de fait substantielle. Elle
est fondamentale.
La
participation : une tentative de ré-enraciner l'État dans
la société
Une dernière critique tout aussi fondamentale peut encore être
adressée à cette expérience de démocratie
participative. Elle porte cette fois-ci sur les rapports entre pouvoir
municipal et processus participatif ; rapports qui montrent clairement
que la mise en place de ces forums citoyens ne visent aucunement à
instaurer à terme un système autogestionnaire, c'est-à-dire
à dissoudre le pouvoir central, mais bien au contraire à
le renforcer.
Comme nous l'avons écrit ci-dessus, la mise en place du processus
participatif a été l'uvre non pas des comités
de quartier mais du pouvoir municipal et en l'espèce du PT. C'est
lui qui en a défini le champ mais aussi son mode de fonctionnement.
C'est lui qui en a fait un processus reposant sur une double parcellisation
à la fois géographique et thématique ; chacun des
forums institués ayant en charge de définir à son
échelle ou dans son thème les investissements prioritaires
pour l'année suivante. Or l'aménagement urbain repose fondamentalement
sur une vision globale, stratégique et à long terme de ce
que doit être la structuration et l'organisation de la ville. Il
s'agit d'un exercice éminemment politique et à haute teneur
idéologique.
La première question est alors de savoir si la juxtaposition de
priorités locales et sectorielles à court terme (pour l'année
suivante) est capable de composer une telle politique d'ensemble, même
si ces priorités ont été classées avec soin.
La réponse est évidemment non. Au sein du conseil d'agglomération
pour le budget participatif, les discussions les plus intenses ont porté
sur la répartition des investissements entre les arrondissements
et entre les quartiers. Elles n'ont pas tourné autour de la définition
d'une politique générale qui se déclinerait ensuite
dans les différents secteurs territoriaux. Cette incapacité
est bien structurelle car elle découle de la manière dont
a été conçu le processus participatif. Elle est également
voulue par le pouvoir municipal car ce dernier n'a jamais accepté
de donner les moyens aux habitants de définir collectivement non
plus des listes d'équipements à réaliser mais une
politique à mener.
La question suivante est alors de savoir si les choses ont pu en rester
là et en l'occurrence, si Porto Alegre n'a plus de politique d'aménagement
à moyen et long terme depuis la mise en place du processus participatif.
La réponse est de nouveau non. L'exécutif de la mairie,
formé de militants politiques ayant en commun une idéologie
et un parti, avait évidemment une vision de ce que devait être
l'aménagement de la ville. Et il imposa systématiquement
sa volonté en la matière face à des conseils participatifs
structurellement incapables et pour cause de concevoir une politique d'aménagement
alternative.
Les forums territoriaux ayant tendance à difficilement accepter
les oukases municipaux, les règles du jeu furent alors tout simplement
changées toujours bien sûr par le conseil municipal. Certains
des pouvoirs qui leur avaient été octroyés leur furent
retirés explicitement ou implicitement. L'élaboration et
le vote du budget de fonctionnement retournèrent à la municipalité.
Celui du budget d'investissement leur est officiellement resté,
mais on assista malgré tout à une re-centralisation de fait
des décisions. Les forums participatifs ont eu tendance ainsi à
n'être plus que des instances de conseil consultatif sans véritable
pouvoir décisionnel. Les choses au moins sont devenus plus claires
quant à la nature réelle de ce dispositif. Émanant
du pouvoir politique, ici de la municipalité mais ailleurs cela
pourrait être de l'État, la démocratie participative
lui reste toujours soumise. En cas de désaccord, le maître
a tôt fait de se rappeler au bon souvenir de son esclave et de lui
faire sentir qui commande en dernière analyse. Nouvelle différence
et de taille d'avec la démocratie directe qui se prend et ne se
quémande pas, qui procède de la société et
non d'un pouvoir, d'un État ou d'une municipalité.
Comme le souligne Rebecca Abers, qui a longuement étudié
la réalité du budget participatif à Porto Alegre,
le PT n'a en réalité strictement jamais envisagé
de réduire et encore moins de supprimer le pouvoir municipal pour
lui substituer une quelconque forme d'autogestion. Il s'est toujours agi,
et seulement agi, de faire participer la population ou du moins certains
secteurs organisés de cette population au fonctionnement de la
municipalité. Plus des trois quarts des personnes qui ont assisté
à l'un des forums étaient en effet membres d'une association,
d'un syndicat et/ou d'un parti quelconque. Et plus on monte dans la hiérarchie
du processus participatif et plus la proportion de personnes représentant
explicitement ou implicitement des associations et autres groupements
est importante.
Une
proposition volontariste et ambiguë
De fait, le processus participatif au Brésil n'est pas substantiellement
différent de ce qu'avait voulu faire De Gaulle (eh, oui !) en France,
il y a quelques décennies, avec les Comités économiques
et sociaux où siègent quelques personnalités et surtout
les structures dites représentatives de la société
et du monde économique : syndicats, chambres consulaires, etc.
Il n'est pas non plus fondamentalement différent du système
pétainiste et de ses corporations ou encore de ce qu'avait pu préconiser
Maurras.
La démocratie participative : une proposition d'extrême droite
? Non, dire cela serait mentir. Mais il s'agit bien d'une proposition
qui peut être reprise et est reprise de l'extrême droite à
l'extrême gauche en passant par le centre, car elle participe non
pas d'un clivage de classes ou d'une position par rapport aux inégalités
sociales mais d'une vision qui traverse la droite et la gauche quant au
rôle de l'État et son rapport avec la société.
Il s'agit d'une démarche visant à intégrer dans le
fonctionnement de l'État mais à titre consultatif des grands
corps constitués, censés encadrer la société
civile. Cette intégration ne vise aucunement à dissoudre
le pouvoir central, mais bien au contraire à le renforcer davantage
encore, à lui donner une assise encore plus forte que celle que
peut lui octroyer le suffrage universel, d'autant plus lorsque les taux
d'abstention atteignent un niveau record.
Et c'est justement dans ce contexte et dans cette perspective que doivent
bien être compris les différents appels à une démocratie
plus participative que l'on entend ici ou là, au Brésil
comme en France, à gauche comme à droite. La montée
de l'abstention, son ampleur et davantage encore sa constance pose manifestement
problèmes à certains. Il devient en effet de plus en plus
difficile de continuer à assimiler l'abstention à une simple
indifférence aux problèmes politiques ou encore d'empêchement
ponctuel à se rendre à l'isoloir. Ni pécheurs à
la ligne, ni malades du dimanche, médias et politiciens sont forcés
de reconnaître - souvent à contre cur - que la montée
de l'abstention correspond à une évolution beaucoup plus
profonde, qu'elle révèle une défiance croissante
des populations à l'encontre des élus et plus globalement
du système électoral, qu'elle indique de fait non pas un
divorce - pas encore - mais une césure sérieuse entre État
et société.
Certains, à l'instar des républicains et des démocrates
aux États-Unis, semblent fort bien s'accommoder de cette situation.
Toutefois, il en est d'autres pour qui les choses ne peuvent pas rester
en l'état, ni encore moins s'accentuer. Ce n'est pas que l'abstention
fragilise en tant que tel le pouvoir de l'État, mais ce phénomène
porte atteinte à sa légitimité et fait graduellement
voler en éclat le vieux mythe de l'État-Nation. Pour les
tenants de ce dernier, également partisans d'un État fort
mais populaire, jacobin, bonapartiste, nationalistes maurassiens, pétainistes,
chevènemetistes, communistes, trotskistes et écologistes
de gouvernement, l'abstention est vécue et perçue comme
un danger mortel et la démocratie participative comme une solution
possible pour réconcilier le peuple et ses élites.
Démocratie participative. Une proposition manifestement faite pour
séduire, mais qui ne risque sûrement pas ni de régler
les problèmes socio-économiques actuels, ni de répondre
aux justes aspirations de ceux et celles qui se battent pour un monde
plus libre, plus juste et plus équitable, ni encore moins d'être
un premier pas vers la démocratie directe. C'est même tout
le contraire.
Pour les autogestionnaires et les libertaires, la vie est ailleurs avec
ceux et celles qui subissent de plein fouet la misère et l'oppression
aux quatre coins du monde, avec ceux et celles qui en appellent à
un autre futur de Seattle aux manifestations contre Allègre et
son école du fric, avec ceux et celles qui rêvent sans doute
mais qui bâtissent aussi jour après jour un autre présent
à Tivaouane (AUPEJ au Sénégal) à Oléron
(l'école libertaire Bonaventure), avec ceux et celles qui font,
qui luttent, qui vivent au lieu de prier le ciel ou le parti pour que
leur maître d'un jour soit plus compréhensible et gentil
que celui de la veille.
Paul Boino. Fédération
Anarchiste
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Une approche libertaire des luttes anti-mondialisation ;
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A
lire :
* Nos
quartiers, nos communes des espaces libertaires (Editions du Monde libertaire)
A
voir :
Tivaouane,
une alternative sociale :
un film vidéo (VHS) au bénéfice de l'école
en vente à la librairie Publico.
Fédération municipale de
base de Spezzano Albanese : Film VHS
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