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Le désormais
mythique Living Theater s'est produit dans les rues de Gênes lors
du sommet du G8 avec son spectacle "Resist now !", un appel
à la résistance pacifique, à une autre culture, engagée,
mais libérée de l'ordre établi.
Elle n'a pas de doute,
Judith Malina, au dernier jour du Genoa Social Forum : "Il ne faut
certainement pas oublier la violence de la police, d'autant plus qu'elle
a tué un homme. Mais tout voir à travers cette tragédie
résulte à ne pas comprendre le sens de l'histoire. Ce qu'on
a vu ici est un formidable mouvement de jeunes qui veulent changer le
monde, un mouvement plein d'énergie et d'idéalisme."
Et l'actrice et metteuse en scène de préciser : "Pour
moi la violence est l'opposé de l'anarchisme. Je suis anarchiste
parce que je suis non violente."
Cette volonté d'engagement libertaire et pacifiste est à
l'origine même du mythique Living
Théâtre qu'elle a fondé avec Julian Beck en 1947
à New York.
Dans Resist now !, joué dans les rues de Gênes lors du sommet
du G8 il y a deux semaines, les acteurs se sont notamment attachés
aux spectateurs avec un ruban rouge et leur ont demandé de s'asseoir
à la fin du spectacle "pour résister". Aux yeux
de la troupe, être comédien exige un engagement constant,
sur les planches comme dans la vie. Car l'acte artistique sous-tend une
résistance, un combat de chaque instant contre la violence et l'oppression,
contre les limites de l'ordre établi. Et cette volonté,
ils la poursuivent encore aujourd'hui avec une rare cohérence.
Entretien
avec la cofondatrice du Living Theater, Judith Malina :
Votre lien avec l'Italie remonte aux années soixante lorsque
vous avez inspiré ce qu'on appelait la contre-culture...
Judith Malina: On était déjà une vieille compagnie
de théâtre politique. De fait, tout art est contre-culture.
Dans notre cas, je parle plutôt d'art politique. Je suis une élève
d'Erwin Piscator qui, avec Bertold Brecht, a inventé le théâtre
politique moderne. Le Living est un vrai collectif d'acteurs qui vivent
ensemble. Depuis quelques mois, nous avons enfin un Centre européen
dans un petit village tout près d'ici, Rocchetta Ligure. Mais nous
faisons notre travail partout pour diffuser une autre forme de vie, car
les spectateurs les plus importants sont peut-être ceux qui ne viennent
pas au théâtre. Dans ces trente dernières années
en Italie, on a été arrêtés, expulsés,
méprisés et, en même temps, honorés...
Vos spectacles
suscitaient alors le scandale. Le font-ils encore? Est-il difficile de
continuer à inventer des formes nouvelles ?
S'il y a scandale, c'est que la liberté fait peur! Le spécifique
de l'art est de créer un lien entre la "grande" politique
et l'attitude personnelle. Tous les jours, nous cherchons des formes pour
toucher le gens. Tous les artistes le font. Même les plus conventionnels
essaient d'étendre le territoire de leur langage.
Parlons
de votre présence à Gênes, à l'occasion du
G8...
Resist Now ! est un spectacle dans la tradition du Living Théâtre
créé par le groupe et les participants ponctuels. Ces derniers,
pour ce que j'en sais, viennent de cette région où nous
avons organisé de nombreux stages. A Rocchetta Ligure, nous avons
créé l'année passée Resistenza, un spectacle
en hommage à la résistance aux nazis auquel nous faisons
rappel dans la conclusion de Resist now !. Mais Bush n'est pas Hitler!
Il est plus difficile de résister à un pouvoir abstrait
comme le G8. Nous-mêmes, nous en faisons partie quand nous voulons
certains objets de consommation, que sais-je, une montre digitale. Si
on s'est rendus à Gênes, c'est qu'on voulait participer à
la belle révolution anarchique et non violente.
Une idéologie
libertaire qui a toute une tradition...
L'idée que la liberté et la non-violence sont possibles
remonte au moins au temps biblique, sinon au paléolithique! J'aimerais
d'ailleurs monter un spectacle sur Korach qui, dans la Bible, se révolte
avec sa tribu contre Moïse. C'était aussi un libertaire. Sa
tribu fut détruite par Dieu, car Korach avait osé dire une
chose "horrible" : "On est tous des saints, tous les peuples
sont égaux et parfaits." Cet esprit humaniste, comme la miséricorde,
est indispensable!
Et Moloch,
le monstre biblique, que vous évoquez comme une machine formée
par vos corps?
Moloch est simplement le G8, un pouvoir qui exploite le peuple au nom
du profit. Une idée qui remonte à Babylone où existait
un dieu auquel on sacrifiait les enfants pour être riche: c'est
ce qui se passe encore de nos jours! Cette idée du monstre qui
mange les personnes nous a paru la meilleure quand on a décidé
de venir ici. Et Moloch est aussi une très belle poésie
de Allen Ginsberg qui se trouve au cur du spectacle.
Avez-vous
un lien profond avec Ginsberg et cette génération de poètes
"beat"?
-Allen Ginsberg était un exemple d'artiste responsable de la condition
humaine. Quant à la génération, on en fait partie:
ils étaient nos frères et surs, nos amants. Et ils
ont eu la vision qu'il était vraiment possible de changer les formes,
les institutions, le système.
Quel a
été l'impact idéologique de la "beat generation",
ce mouvement lancé par de jeunes poètes contestataires de
l'après-guerre américain?
Dans leur refus de se soumettre aux lois de la consommation, sont-ils
parvenus à modifier durablement la société? Pour
Jonas Mekas, le père de l'avant-garde cinématographique
new-yorkaise et l'hôte, en avril dernier à Nyon, du Festival
Visions du réel, "la beat generation " a montré
qu'il y avait plusieurs Amériques. Les hippies, les soixante-huitards,
la pop musique, l'underground ont poursuivi la même idée
dans un contexte différent: l'Amérique officielle avait
changé mais, eux, ils étaient toujours l'Autre Amérique".
Le mouvement beat a donc modifié le visage de l'Amérique,
sans parler du reste du monde. Mais aussi, plus directement, l'uvre
et la vie du jeune exilé lituanien qui a participé à
cette aventure intellectuelle, après avoir vécu l'expérience
dramatique de la résistance au nazisme et de la déportation
en Allemagne : "Je suis arrivé à New York en 1949.
J'avais 27 ans. Je suis très vite devenu l'ami d'artistes importants
de la "beat generation" comme le photographe et cinéaste
Robert Frank ou les écrivains et poètes Grégory Corso
et Allen Ginsberg."
Sa vie active de cinéaste a d'ailleurs commencé à
ce moment : "Ce que je faisais était particulier, mais l'uvre
artistique de Frank, les écrits de Ginsberg, Kerouac ou Corso étaient
aussi très différents. Ils ne se rejoignaient que dans l'attitude,
le style de vie. Seules comptaient l'ouverture à toutes les nouvelles
possibilités artistiques, la liberté d'esprit."
Pour montrer une autre forme de vie, Jonas Mekas s'est attaché
aux petits riens du quotidien. Car, à ses yeux, leur sereine banalité
se dresse comme un acte de résistance à la violence et à
l'oppression ambiantes. Dans son dernier et emblématique film-journal,
As I Was Moving Ahead Occasionaly I Saw Brief Glimpses of Beauty, il montre
des amis qui s'amusent, sa femme, les fleurs dans sa maison de campagne,
la neige qui tombe et retombe sur New York. Bref, des bribes de vie glanées
pendant près de trente ans.
Entre les séquences revient à plusieurs reprises, dans le
style du cinéma muet, un écriteau : "Ceci est un film
politique". "D'une part, explique-t-il, c'est ma façon
de critiquer le cinéma politique d'un Jean Luc Godard ou d'un Chris
Marker. Ces derniers ont soutenu les mêmes idées que les
politiciens qui ont transformé le XXe siècle en une période
affreuse pour l'humanité. D'autre part, comme John Cage ou les
beat, je veux montrer qu'une autre voie est possible. Pour moi, la violence
n'est pas une composante insurmontable de l'être humain, mais sa
partie animale."
Quant à ses liens avec le Living Theater (voire ci-dessus), il
les puise dans un même souci de l'immédiateté, de
l'engagement direct. Il filme caméra à l'épaule,
en temps réel. En 1964, c'est d'ailleurs de cette manière
qu'il s'est immiscé en plein spectacle de la troupe pour une version
cinématographique de The Brik, une critique radicale de l'institution
carcérale militaire. Puis, du "Théâtre vivant",
il en a aussi écrit comme chroniqueur culturel du Village Voice.
En partageant les principes fondateurs: "Le futur est imprévisible,
mais nous savons que nous ne pouvons revenir en arrière. A chaque
instant, nous déterminons l'avenir. Ma responsabilité est
de prendre la bonne décision, pour moi-même et pour l'humanité,
à chaque moment, à chaque seconde. Maintenant. Now!"

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