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Dans un article récemment
paru, un camarade s'interroge sur l'avenir de l'anarcho-syndicalisme et
propose que tous les libertaires rejoignent la CNT
Il me semble
que nous pourrions refaire les débats du congrès d'Amsterdam
(1907!) et reprendre les motions de Malatesta, Dunois et Monatte(1)
Les arguments échangés sont, pour la plupart, toujours d'actualité,même
si le paysage syndical s'est diversifié.
Avant d'évoquer les aspects divers de cet avenir (est-il radieux
ou pas?), je souhaiterais en définir quelques éléments.
Notamment, comment et où devient-on anarcho-syndicaliste ? Ce n'est
pas dans les gènes ! Le plus souvent, les anarcho-syndicalistes
sont des militant.e.s syndicalistes qui ont côtoyé d'autres
militants dans le monde du travail. Il est plus rare que ce soit des anarchistes
qui choisissent la tendance anarcho-syndicaliste, parmi les autres tendances
du mouvement anarchiste (individualiste ou communiste libertaire) mais
cela arrive parfois.

Or, de quoi parle-t-on
quand on parle du monde du travail ?
Rappeler que le mot "travail" a pour origine le mot latin "trepalium"
-qui signifie instrument de torture- ne permet pas vraiment de décrire
la complexité et la diversité des situations vécues
par les travailleuses et les travailleurs d'aujourd'hui (ceux-ci étant
compris comme regroupant celles et ceux qui ont un emploi ou pas).
Ces situations peuvent se décrire de deux points de vue:
- du point de vue d'une exploitation certaine. Cette exploitation découle
des objectifs de production (l'accroissement du profit regroupé
dans les mains de quelques uns au lieu de la satisfaction des besoins
sociaux pour toute la population), des choix de production (des véhicules
individuels et polluants, au lieu de transports en commun, des matériels
fragiles ou mal conçus pour en vendre plus, au lieu de matériels
solides et durables, y compris en détruisant l'environnement et
en épuisant les ressources naturelles en quelques dizaines d'années)
et des modes de production (taylorisme, division du travail et flux tendus,
hiérarchisation des tâches et des fonctions, donc des personnes,
concurrence effrénée entre entreprises et pays).
- du point de vue d'une " certaine libération ": qui
contesterait qu'il vaut mieux être salarié qu'esclave, en
CDD qu'au chômage, mal payé que pas payé du tout,
ou, depuis moins de 50 ans en France, une femme salariée qu'une
femme au foyer (sauf quelques exceptions)? D'ailleurs, les statisticiens
constatent, depuis une trentaine d'années, un développement
constant du salariat au détriment des professions libérales,
artisans et commerçants2
Aujourd'hui, plus personne ne conteste
non plus la valeur de socialisation du travail: rencontres, reconnaissance
d'une certaine identité et de ses compétences, y compris
hors du champ de l'entreprise. Chacun aura pu constater les dégâts
provoqués par le chômage sur l'équilibre personnel
de quelques proches.
Enfin, le lieu du travail peut être aussi le lieu de la prise de
conscience par les individus de cette exploitation qui nous bouffe la
vie et de la construction d'une organisation collective pour concevoir
des revendications, immédiates ou pas, des moyens pour les faire
avancer, voire aboutir !
C'est donc là, avec des collègues de travail, que le syndicalisme,
version anarcho éventuellement, prend naissance : c'est une injustice
vécue par l'un ou l'autre, des conditions de travail révoltantes,
des inégalités de salaires, le non-respect d'une convention
collective ou d'une loi, des mauvais traitements infligés à
des usagers, la radiation de milliers de chômeurs, le non-paiement
des heures supplémentaires
qui font se dire : ah non ! ça suffit comme ça! il faut
que ça change !
Le catalogue serait long, très long des motifs de se révolter
et d'agir
Alors, commence le dur
apprentissage du "métier" de militant.e
La recherche de mots d'ordre percutants, d'actions efficaces, attaquant
plutôt les directions que les usagers, le débat collectif,
parfois contradictoire, voire houleux ou hostile, la difficulté
de mobiliser (la passivité, l'individualisme ne seraient-ils pas
nos pires ennemis?), les heurts avec les forces de l'ordre, le risque
de la répression, la division, la difficile mise en uvre
d'outils démocratiques (non pas au sens de démocratie parlementaire,
mais au sens de prise de décision collective, de contrôle
du mandat donné
), la rédaction et la diffusion de
tracts, la lecture et l'analyse de textes législatifs plutôt
rébarbatifs ou abscons: chacun de ces obstacles a déjà
usé et découragé des myriades de personnes.
L'engagement est donc difficile, et, pour durer, doit s'appuyer sur des
forces personnelles (savoir relativiser, ne pas attendre un " grand
soir " si hypothétique mais se réjouir d'un acquis,
si minime soit-il, ne pas penser que toute sa vie dépend de son
militantisme mais garder du temps pour soi, éviter le dévouement
sans limite ou la fusion dans la lutte) et collectives (créer des
relations solidaires entre militant.e.s, amicales, se soutenir en cas
d'échec, analyser ensemble ses causes sans dramatiser).
Ce militantisme s'affronte à plusieurs types d'ennemis : les uns
qui sont les pires (le patronat, l'État, les partis, les religions)
et ceux que j'appellerais les ennemis de l'intérieur, (les individus
syndiqués ou non syndiqués, trop souvent passifs, -Pelloutier
regrettait déjà "la paresse d'esprit nationale"
et cela ne s'est pas arrangé avec la télévision abrutissante
et la consommation ligotant par les crédits - et les organisations
syndicales elles-mêmes, leur taille- trop petite, elle n'a pas d'influence,
trop grande, elle n'est pas démocratique -, leur émiettement
- qui s'est accentué ces dernières années en France.
Dans tous les mouvements sociaux auxquels il est possible de participer,
et notamment dans les organisations syndicales, les militant.e.s viennent
de diverses origines politiques. La confrontation n'est pas toujours amicale,
loin de là. Ceci dit, ces rencontres influencent nos choix et c'est
bien souvent parce qu'on a milité avec telle ou telle tendance
que l'on construit ses propres convictions (je ne veux pas agir comme
Untel, je me retrouve mieux dans les prises de position de tel autre).
Les histoires personnelles sont si diversifiées
Les classes
ouvrières ont cherché diverses façons de se libérer
du joug imposé et les approches du syndicalisme sont nombreuses
: syndicalisme réformiste ou syndicalisme d'accompagnement ?

Syndicalisme corporatiste
ou syndicalisme de conseils ?
Syndicat, courroie de transmission d'un parti (trade-unioniste) ou représentant
d'une religion ? Syndicat de métiers ou syndicat de branche ? Sections
d'entreprise ou bourses du travail ? Syndicalisme révolutionnaire
ou anarcho-syndicalisme ? On le voit, la liste des possibilités
est longue et les affrontements ne manquent pas entre les tenants de telle
ou telle approche.
Sur ce long chemin vers une nouvelle société, quelques repères
historiques et théoriques, quelques principes d'action peuvent
aider :
- allier les revendications immédiates à celles qui prévaudront
dans une société nouvelle,
- concevoir les moyens d'action à utiliser en lien avec le but
poursuivi et en tenant compte des réalités sociales,
- débattre des conceptions d'alternatives à construire,
en refusant de ne se soucier que du quotidien,
- entendre les minorités et tenir compte de leurs propositions
et analyses,
- penser et agir au plan local et international, professionnel et interprofessionnel,
- ne pas hiérarchiser les luttes, mais les vivre, en fonction de
l'actualité qui en décide souvent bien davantage que les
acteurs eux-mêmes, en les faisant se rencontrer, s'entremêler
et s'enrichir.
Dans une telle situation, que peuvent faire ensemble des libertaires syndiqués,
des syndicalistes révolutionnaires et des anarchosyndicalistes
? Doivent-ils choisir d'être dans la même organisation syndicale
? Il me semble que c'est impossible, notamment pour les différentes
raisons développées ci-dessus qui expliquent les divers
chemins de la prise de conscience vers la nécessité de s'organiser
dans le monde du travail. Par ailleurs, la liberté de choisir,
inscrite dans l'idéologie libertaire, est si ancrée dans
les esprits que toute tentative d'imposer une ligne est vouée à
l'échec. Certains peuvent considérer que c'est dommage mais
c'est ainsi ! Et puis, le syndicalisme est un outil collectif et pas seulement
un choix individuel : de ce fait, il s'agit de militer avec des collègues
de travail et le choix de l'organisation se fait souvent ensemble, surtout
lors de la création d'une section syndicale dans une entreprise.
Quel sens a la création d'une section syndicale si on y est seul
? Et si oui, quelle organisation faudrait-il choisir ?
Certes, l'heure n'est plus aux années soixante-dix où la
CFDT attirait assez massivement les militants combatifs issus et/ou influencés
par les idées de 68 ! Le recentrage amorcé par Edmond Maire
et poursuivi par Kaspar, Notat et Chérèque fils ne donne
plus envie à ce type de militants, même s'il existe une section
un peu combative, d'y adhérer (ou d'y rester : il suffit de noter
les nombreux départs, plus ou moins volontaires, ces dernières
années). Dans le même registre d'organisations pratiquant
l'accompagnement du patronat et de l'État dans ses " réformes
" antisociales, ni la CFTC, ni la CGC ne nous intéressent
ici.
Mais que penser de Force ouvrière ou de la CGT ? La première
continue à laisser apparaître une tendance anarcho-syndicaliste,
à côté des tendances trotskistes (lambertistes) et
réformistes (tendance Bergeron) mais ultraminoritaire, manipulée
par les trotskistes, quelle confiance lui faire ?
Certes, la CGT garde son caractère de masse et peut encore apparaître
à certains comme une possibilité : c'est notamment le cas
des secteurs très fragilisés du privé, où
la répression patronale ne laisse pas de répit ; ce peut
être le cas de secteurs anciens où une certaine démocratie
a survécu ; on peut comprendre ceux et celles qui travaillent et
vivent dans de petites villes qui rencontrent des difficultés
de s'organiser ailleurs.
L'Union syndicale G10 Solidaires regroupe de nombreux militant.e.s, pour
certain.e.s libertaires et/ou anarchosyndicalistes (mais pas seulement
!) : l'exclusion de la CFDT, le découragement et l'absence de perspectives
réelles ailleurs, la sauvegarde de collectifs militants explique
les choix de ces camarades. Tous connaissent les limites de cette organisation
: faiblesse numérique, absence de représentativité
interprofessionnelle, mais l'espoir demeure de faire vivre autrement une
organisation syndicale (contrôle des mandats plus facile, refus
de permanents à vie, débats plus ouverts qu'ailleurs, mode
de prise de décision refusant l'affrontement majorités-minorités
pour rechercher un consensus, liberté des organisations de base
dans ses rapports au regroupement national et dans les prises de position
publiques respectives).
Et, bien sûr, la CNT ! Ses objectifs, ses statuts sont attirants
et séduisent davantage qu'il y a quelques années. C'est
avec joie que nous l'avons vue se développer, notamment après
les grèves de l'hiver 95, et que nous avons participé à
la réussite de " Mai 2000 ". La reprise de ses slogans
ou de ses chansons par d'autres dans les cortèges militants ne
peut que nous réjouir. Mais, parfois, son service d'ordre donne
une image si déformée de ce syndicat que cela en fait fuir
certains et certaines ! Sa faiblesse et son manque d'implantation dans
les entreprises ne facilitent pas toujours la construction d'une section.
Que dire aussi de certaines prises de position dogmatiques ou sectaires
?
Alors, après
une telle analyse, quels espoirs porter ?
- Proposer un travail commun entre organisations, entre militant.e.s :
échanger des informations sur les actions menées dans les
différents secteurs, être solidaires dans les luttes, analyser
les défauts et les qualités respectifs de chaque organisation
en évitant de se centrer trop sur aujourd'hui, en se rappelant
les limites d'une analyse trop datée,
- décrypter une adhésion parfois trop fusionnelle à
l'organisation à laquelle on participe pour en critiquer certains
aspects et reconnaître que tout n'est pas à jeter chez les
autres,
- mettre en uvre le fédéralisme et l'éthique
libertaires : partager plutôt que convaincre, décrire son
vécu pour l'analyser et le comparer à celui des autres,
coordonner ses efforts, préférer ce qui rassemble à
ce qui divise, diffuser les informations sur les luttes, allier actions
et réflexions
"Une idée sans
exécution est un songe", écrivait Saint-Simon dans
ses Mémoires mais une action sans réflexion peut mener à
faire n'importe quoi et à perdre de vue l'objectif de révolution
sociale et libertaire.
Élisabeth Claude
militante du groupe Pierre-Besnard de la FA
1. Anarcho-syndicalisme et syndicalisme révolutionnaire,
L. Mercier-Vega et V. Griffuelhes, Éd. Spartacus, 1978.
2. Entre 1960 et 2000, la proportion de salariés dans la population
active est passée de 70 % à 86 % !
2003, manifestion pour les retraites décentes pour tous !
Autres
articles :
Le
capital, c'est le vol ! ; Putain
d'usine ! (retour sur les usines AZF Total Fina ) ; Vers
la grève gestionnaire ;
Une approche
libertaire des luttes anti-mondialisation ;
Services
publics : perspectives libertaires et paroles de luttes (1995, 1998,
2003) ;
Novembre 2003, le Forum social libertaire à Paris : les
photos. (voir le site http://fsl-sla.eu.org)
Les intermitents
racontent leur lutte sur Radio Libertaire. 1986
: Quel avenir pour les coordinations (étudiantes et salariées)
;
Qui
sème la misère, récolte la colère (1997 1998)
! Paroles de la lutte des chômeurs et des précaires.
Les
transports gratuits pour tous et toutes (1998)
; Ils
ne veulent même plus travailler !
Le PARE : la nouvelle
régression sociale ; L'anarcho-syndicalisme
aujourd'hui (1983)
2003, ne battons
plus en retraite !
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