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Le 1er mars 2001,
L'émission " Chronique Hebdo " sur Radio libertaire recevait
Pierre Bourdieu pour dialoguer autour de son dernier bouquin intitulé
" Contre-feux n°2, pour un mouvement social européen "
(Éditions Raisons d'Agir, 30 F.)
Mis à l'index par le "Sacré
Collège " des " Dominants " de la communication (celle du vide de la pensée,
toutes télés et radios confondues), un peu comme un sous-préfet qui s'en
va aux champs boire un bol d'air frais, Le cardinal Ratzinger de la Science
(selon le directeur de la revue " Les temps modernes "- Le Monde 18 septembre
1998-), est venu par plaisir rompre des lances avec les anars.
Radio Libertaire :
Pourquoi avoir accepté l'invitation de la Radio des anarchistes ?
Est-ce pour la promotion de votre collection éditoriale " Raisons d'Agir
", sachant que RL, presque seule radio libre, ne dispose que d'une audience
limitée, même s'il s'agit de l'élite de l'audience ? Quelles sont vos
relations avec les médias officiels ?
P. Bourdieu : Les médias officiels me repoussent. je veux
dire qu'ils sont repoussants. Je refuse systématiquement les interventions
à la télé et à la radio. C'est par plaisir, par solidarité, pour un appel
à une mobilisation non centraliste, non autoritaire, libertaire dirais-je
même, que je suis ici.
Dans le propos que je développe, la tradition anarchiste me parait avoir
un rôle à jouer. Pour moi, tous ceux qui se réclament de la pensée anarchiste
ou qui sont proches d'elle représentent une cible privilégiée dont j'aimerais
être entendu. Avec d'autres, les anarchistes me paraissent particulièrement
aptes à entrer dans le nouveau mouvement politique international qu'il
s'agit d'organiser.
RL : Vous écrivez
que tous ceux qui sont concernés et en particulier les intellectuels et
les chercheurs qui s'intéressent au mouvement social aujourd'hui, en Europe,
doivent s'impliquer. Y a-t-il un thème général, une philosophie qui inspirent
votre entreprise éditoriale ?
PB : Oui et non. La philosophie générale, c'est le titre de la
collection : " Raisons d'agir ".
Nous essayons de recréer un lien entre ceux (chercheurs en sciences sociales,
sociologues, économistes, etc.) qui analysent et tentent d'expliquer les
phénomènes de la société et les acteurs sociaux. C'est un travail d'autant
plus difficile que cette relation a été brouillée longtemps, notamment
par un certain nombre d'intellectuels, censés soutenir le mouvement social,
et qui sont entrés au PC, comme en religion, pour s'abêtir. C'est aussi
un effort pour mettre dans un langage simple des idées d'experts socio-économiques,
c'est un travail de décryptage de ce qui peut se cacher derrière les équations
des économistes
RL : Pour recréer ce
lien entre acteurs de terrain et intellectuels, pour surmonter la défiance
à l'endroit de la parole de ceux qui prétendaient au nom de la religion
marxiste conduire le peuple sur la seule voie de l'émancipation et du
bonheur, il faut trouver un autre langage que celui du maître, du bureaucrate
du parti ou du syndicat…
PB : Oui, on ne parle plus comme avant. On ne peut plus prendre
les gens pour des cons.
La création de syndicats ou de toutes sortes d'institutions parallèles
(tel SUD par exemple) découle en partie de cette prise de conscience qu'il
était temps d'arrêter d'écouter la parole du maître. Bureaucrates syndicaux,
intellectuels dévots, même lorsqu'ils apparaissent comme subversifs dans
la langue, demeurent soumis au maître dans leur inconscient, dans leur
comportement. Ce que nous faisons dans ces petits livres accessibles à
tous n'est pas inutile.
Cet effort de divulgation de connaissances souvent complexes, ardues à
traduire en langage simple, s'accompagne d'une lutte sans merci contre
l'une des marques de la servitude volontaire : l'effet de vénération.
Il y a la coupure funeste entre ceux qui savent et qui ont ce que j'appelle
le "monopole de l'universel " et puis la masse qui ne sait pas, ne comprend
pas et qui se soumet à ceux qui ont le savoir. C'est cette bataille contre
la vénération des élites, vénération qui permet leur "autoreproduction
", que je mène, sans m'exempter moi-même de mes analyses.
RL : Lorsque,
dans votre opuscule, vous soulignez justement que l'Europe est un " leurre",
un "masque" dissimulant la domination sans partage des États-Unis et des
multinationales, ne pourriez vous pas montrer plus d'audace dans les propositions
de remèdes ?
En effet " lutter " pour la simple "transformation démocratique" d'institutions
"non démocratiques", "radicaliser" et non point "annuler" le projet européen,
remplacer la Commission européenne par un "exécutif responsable devant
un parlement européen élu au suffrage universel", autant de vos propositions
qui nous apparaissent d'une timidité sans commune mesure avec la nocivité
extrême d'un processus élaboré et construit méthodiquement depuis un demi
siècle et qui nous conduit aujourd'hui, nous européens et non-européens,
à une catastrophe dont les signes avant-coureurs étaient visibles dès
la naissance de cet échafaudage européen, et dont les manifestations actuelles
sont effroyables (vache folle, épizooties diverses, massacres d'animaux,
effondrement de secteurs d'activité économique, atteintes à la santé publique,
etc.)…
PB : L'Europe actuelle est un relais des forces économiques
dominantes.
On a identifié Europe et modernité. Au sens ou modernité serait le contraire
de l'archaïsme, du conservatisme, du nationalisme. En fait il y a deux
Europes. L'une, qui s'autonomiserait par rapport aux États-Unis, et affirmerait
son attachement à une morale solidariste, à une solidarité avec le tiers
monde, à un welfare state. L'autre, celle qui se construit et qui cache
la première est un simple appendice des États-Unis.
Cette Europe de la destruction sociale, de l'élimination programmée des
structures collectives est à l'image du Canada ou de la Grande-Bretagne,
sorte de Dominion ou union douanière avec la métropole américaine. Il
faut clairement dénoncer une telle Europe, celle qui aujourd'hui interdit
à l'Irlande de sauver ses services publics. Mais le combat ne peut se
situer au niveau national.
Au plan national, nous ne combattrons que des fantoches, des hommes de
paille, tels nos deux cohabitants concurrents. La lutte se situe donc
au niveau mondial, mais c'est au niveau européen que l'on peut espérer
trouver de nouvelles formes organisationnelles permettant de rassembler
les forces en mouvement aujourd'hui et de susciter de nouvelles mobilisations,
syndicales ou autres.
RL : Comment alors
voyez vous ce que vous appelez un mouvement social européen ?
PB : Il devrait se construire sur trois piliers, sur trois
forces. La première faite des initiatives sociales qui depuis plusieurs
années s'organisent en Europe notamment, qui pratiquent une coordination
ouverte, sans hiérarchie ni centralisme, de conception autogestionnaire,
antiautoritaire, libertaire même sans l'étiquette. La seconde faite des
structures syndicales anciennes, certes disparues en Grande-Bretagne,
mais encore vivantes en Italie et en Allemagne et qui doivent pouvoir
se rénover.
La troisième faite des chercheurs d'Europe et du monde qui dans tous les
domaines (économie, sociologie, sciences en général…) élaborent les outils
nécessaires à la réflexion et à l'action de transformation radicale de
l'ordre économico-social actuel.
Je suis conscient que cette combinaison peut apparaître comme détonante
mais qui pourrait garantir la solidité d'une combinaison en ce domaine
?
RL : Vous écrivez, à propos de ce que vous appelez la troisième
force du mouvement social :
"Il faut faire entrer dans le débat public, dont elles sont tragiquement
absentes, les conquêtes de la science"… Ce propos ne risque-t-il pas de
masquer les méfaits (à coté des aspects positifs) d'une science "sans
conscience" et de faire des scientifiques une catégorie homogène unie
dans son soutien et sa contribution avec les autres forces qui se battent
pour une transformation radicale de la société ?
PB : C'est vrai, on ne peut pas parler d'une classe homogène de scientifiques.
Tous n'entreront pas dans le mouvement de contestation et de lutte. Certes
il faut se méfier de la science et des savants, mais on le fait mieux
si on a des savants avec soi. En outre, il faut savoir reconnaître le
courage des chercheurs, leur détresse quelquefois. Comme chacun de nous,
ils ont besoin de reconnaissance, de ce respect sans lequel (on l'a vu
dans l'histoire) certains peuvent se laisser aller à un ressentiment tragique
(dérives fascisantes).
RL : Ne croyez vous
pas que, même s'il ne s'agit que de stimuler, coordonner, organiser des
actions conscientes et spontanées, il soit nécessaire, par un souci de
cohésion sinon de cohérence, que ces actions aillent dans le même sens
? Nous aimerions avoir votre avis sur l'un de ces mouvements : ATTAC.
Pour nous, l'idée de combattre l'inégalité économique par un prélèvement
sur les mouvements de capitaux dits spéculatifs, apparaît comme un contresens
tragique puisque le mécanisme proposé conforte et incite au développement
de la spéculation dénoncée.
PB : Oui. Je suis assez d'accord avec votre analyse relative à
ATTAC. Mais pour en revenir à mon propos sur l'Europe, c'est vrai qu'il
y a un peu de réformisme. Mais il y a aussi une action concrète, des réunions
de travail (bientôt Vienne, Athènes etc.). C'est une utopie en marche
bien différente des mouvements du type ATTAC. Il s'agit de regrouper des
militants, des résistants, des anarchistes, des révoltés conscients. En
s'organisant ils peuvent devenir une force réelle de contestation.
Ils contribueront à élever la conscience, le jugement des gens. Certes
la partie critique de mon livre est plus développée que la partie constructive.
On ne peut pas bâtir des mouvements sociaux sur des modèles anciens. Il
n'y a plus de maîtres à penser.
Ce qui me parait utile c'est de tenter de rassembler et d'organiser des
forces qui se cherchent, inventer des modes d'organisation qui facilitent
la naissance de nouvelles idées.
propos recueillis par
Archibald Zurvan
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