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les libertaires aujourd'hui ?

L'anarcho-syndicalisme aujourd'hui

C'est entendu, les anarchistes qui ont choisi de militer dans les syndicats ont des principes, une théorie, des méthodes d'actions peaufinés par l'histoire.
Les anarcho-syndicalistes veulent une société sans classes, une économie égalitaire, une structure fédérative qui lie à la fois les communes libertaires, les syndicats autogestionnaires et les structures de coordination qu'imposent toute société en évolution.

Incontestablement, l'anarcho-syndicalisme est le courant le plus pratique dont se réclame l'anarchie même si il en est d'autres qui nourrissent plus l'esprit et qui flattent mieux ce sentiment d'autonomie qui existe chez chacun d'entre nous et que nous prétendons non seulement préserver, mais développer !
Le syndicalisme originel, celui de Pelloutier, d'Yvetot et de Pouget s'est dévoyé et, avant d'éclater en plusieurs centrales rivales et impulsées plus ou moins par des idéologies spirituelles ou politiques, il a pratiquement éliminé son contenu révolutionnaire en son sein au profit du réformisme, même lorsqu'il en garde quelques structures et quelques textes sacrés comme la Charte d'Amiens, qui bien que savamment édulcorés, servent de panneaux publicitaires.
Les anarchistes qui participent à l'action syndicale se retrouvent dans des centrales syndicales réformistes détournées de leur véritable objectif.
Pourquoi ?
D'abord, pour rétablir l'équilibre entre les deux courants traditionnels du socialisme, le courant réformiste, le courant révolutionnaire. Le courant réformiste, le vrai, appartient à la tradition syndicale qui consiste à améliorer les conditions d'existence des travailleurs sans se soucier de leur répercussion sur l'économie capitaliste. Lorsque le syndicalisme fait dépendre les revendications des possibilités du système économique, il ne représente plus un courant réformiste mais un courant politique complémentaire au système en place, dont il détient le régulateur.
Le réformisme, le vrai, est un élément essentiel du syndicalisme, y compris de l'anarcho-syndicalisme, car, non seulement il défend les intérêts immédiats des travailleurs, mais il fait la preuve de l'incapacité du système capitaliste et de son agent, la bureaucratie politique, de donner satisfaction au peuple !
Il justifie ainsi le courant révolutionnaire du socialisme, c'est-à-dire l'anarcho-syndicalisme.
En ce sens, lorsque nous réclamons de l'augmentation de notre patron, nous sommes tous des réformistes ; lorsque nous faisons dépendre notre revendication de l'état de santé du système, nous sommes tous des syndicalistes politiques et, lorsque nous exigeons un changement de l'économie capitaliste pour rendre notre revendication possible, nous sommes tous des syndicalistes révolutionnaires !
Mais, il existe une autre raison de la présence des anarchistes dans les syndicats.
Elle permet d'affirmer la pérennité de l'anarchie, sa vocation sociale, autogestionnaire, égalitaire. Naturellement, cette vocation peut s'affirmer autre part, dans un milieu différent, mais, pour un syndicaliste, c'est dans l'entreprise que l'idée d'une économie libertaire possible doit se répandre, car l'économie reste le moteur de n'importe quelle société, fût-elle une société anarchiste !
Encore faut-il que les anarcho-syndicalistes qui propagent la pensée libertaire dans les syndicats ne se fondent pas au sein d'un appareil syndical utilitaire, danger toujours possible, même s'il n'est pas certain. Dans ces conditions, la présence des anarchistes permet de maintenir la pensée anarcho-syndicaliste la tête au-dessus de ce vaste bouillon de culture qu'est la société de classes.
La présence des anarchistes permet de présenter le militant libertaire autrement que comme un homme sympathique, estimable, un doux rêveur incapable de saisir les réalités de la vie quotidienne ?
image doucereuse, la pire des images que l'on peut donner de nous !
La présence des anarchistes dans les syndicats réformistes présentent des dangers, nous disent certains. C'est vrai ! Toute solution qui sort des habitudes, tout choix présente des dangers, dont celui de se tromper, ou celui de céder aux délices du milieu. Pour les âmes inquiètes, pour les esprits craintifs, tout mouvement provoque l'effroi, alors que le conservatisme qui consiste à réciter des litanies aux grands ancêtres donnent bonne conscience, sinon de bons résultats.
Les dangers qui guettent les anarchistes dans les organisations syndicales réformistes ne sont pas pires que les querelles dans les organisations syndicales confidentielles où l'on se bat les flancs à une douzaine de militants dans une salle vide.
Ces dangers qui guettent le militant libertaire dans le syndicat sont de deux sortes : l'intégration à l'appareil et les alliances douteuses pour se maintenir en place.

Ne nous voilons pas la face ! Ne nous gargarisons pas de "la base".
Même si c'est regrettable, c'est seulement à partir de la responsabilité syndicale que les deux objectifs que j'énonçais plus haut (affirmer la vocation sociale, autogestionnaire, égalitaire de l'anarchisme et défendre les intérêts des travailleurs) peuvent être atteints. Naturellement, nous rêvons d'une participation totale des travailleurs à l'orientation des syndicats dans l'entreprise...
Mais pour l'instant, dans une situation donnée, il faut faire avec !
Pour être écouté des salariés, encore faut-il pouvoir les rassembler et, jusqu'à ce jour, on n'a rien trouvé de mieux que les syndicats pour lier entre elles les principales revendications des travailleurs. L'expérience nous a appris qu'en dehors des réunions syndicales, d'ailleurs diversement suivies, les regroupements dans l'entreprise, en dehors des périodes de crises, ne sont qu'une vue de l'esprit !
Les dangers de l'intégration aux tendances qui imprègnent l'organisation syndicale réformiste à laquelle on adhère sont réels !
Nous en avons d'illustres exemples sur lesquels on fait un pieux silence, ceux de Pouget, d'Yvetot, de Griffuelhes, pour ne pas parler de nos contemporains. Aujourd'hui, le danger s'est encore précisé, car on fait carrière dans l'organisation syndicale et lorsqu'on a quitté son travail depuis des années, il est bien difficile, pour faire preuve de son indépendance, de retourner à l'usine !
Sans parler des habitudes, des amitiés, de la lassitude ? Après des années d'opposition, face aux résultats incertains quant à la transformation de l'organisation syndicale ou plutôt, à son retour aux sources. Certains résistent, mais cela exige une force de caractère et la certitude que, plus que la transformation de l'organisation syndicale (qui dépend de la conjoncture économique et politique du pays), c'est la présence exemplaire des militants libertaires et leur comportement qui, en cas de crise, peut ramener le syndicalisme sur ses positions révolutionnaires originelles !
Enfin, j'ai parlé des alliances qui peuvent se nouer entre les divers courants minoritaires de l'organisation syndicale. Ces alliances sont inévitables. J'en ai moi-même conclues au cours de ma carrière syndicale. Elles peuvent être utiles lorsqu'elles permettent de dégager une plate-forme pour un syndicalisme de caractère nettement révolutionnaire.
Elles sont néfastes lorsqu'elles prennent un caractère purement électoral : c'est-à-dire que, lorsqu'après avoir obtenu le déplacement de quelques virgules dans une motion électorale, elles se fondent dans un consensus général. Les anarchistes n'ont d'utilité dans les syndicats réformistes que dans la mesure où ils se distinguent nettement des autres courants et qu'ils refusent de se noyer non seulement dans le courant réformiste, mais encore parmi les courants politiques minoritaires de toute sorte pour lesquels, doctrinairement, le syndicalisme n'est rien d'autre qu'une courroie de transmission.
Et pour éviter ce danger, une seule méthode est efficace ; celle qui consiste à nouer les alliances indispensables au coup par coup, sans engager l'avenir et à refuser d'engager l'anarcho-syndicalisme jusqu'à le confondre avec les minorités composites dans lesquelles il disparaît.
Les anarchistes, éparpillés dans les diverses organisations syndicales, ont mieux à faire que de se jeter leur Confédération à la tête au cours de discussions qui ne mènent à rien, car l'appartenance à une centrale syndicale quelconque crée des amitiés, des habitudes, un réflexe de défense inévitable et humain qui détourne l'anarcho-syndicalisme de son but (qui est le retour à un syndicalisme de lutte de classes dans lequel le réformisme journalier et la perspective révolutionnaire sont équilibrés par la pensée libertaire).
Pour cela, il faut créer un lien entre les anarchistes, quelles que soient les organisations auxquelles ils adhèrent, et ce lien doit harmoniser les efforts de chacun, sans patriotisme syndical excessif.
On a souvent crié contre la responsabilité syndicale appointée. Dans l'état actuel des syndicats, elle est indispensable. Encore faut-il, lorsque les anarchistes appartiennent à l'appareil, que l'on discerne nettement leur caractère libertaire.
C'est possible, car le vieux syndicalisme français, celui de la Charte d'Amiens (la vraie), fait la part égale entre le syndicalisme de tous les jours, celui du quotidien qui est un syndicalisme de bon aloi lorsqu'il écarte l'ingérence politique. En un mot, le syndicalisme réformiste (que certain rejettent même s'ils le pratiquent tous les jours) et le syndicalisme révolutionnaire (qui dépasse la revendication pour aller à l'essentiel, c'est-à-dire la structure économique de la société).
Et je pense, devant le dégoût provoqué par les partis de gauche (y compris ceux d'extrême-gauche qui tortillent des fesses, pour faire aussi bien que les grands), l'anarcho-syndicalisme a sa chance à condition de rester lui-même !

Maurice Joyeux ( décembre 1983)

les affiches des années 70'


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