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Anti-militarisme :
Gardons le pessimisme pour des temps meilleurs !

Il fait beau cet après-midi de mars 1973.
Combien sommes-nous à défiler coude à coude sous les immenses banderoles blanches, rouges et noires ? Les haut-parleurs installés sur plusieurs camionnettes disséminées tout au long du parcours distillent des slogans d'une voix un peu nasillardes :
" A bas l'armée, briseuse de grève ! Service national, service du capital ".
Tous les lycéens sont en grève depuis plusieurs jours déjà. La manifestation parisienne a été interdite. Pourtant tout le monde sourit, rit, s'embrasse, chante. " L'armée, ça pue, ça tue, et ça rend con ! ". Combien sommes-nous à défiler ainsi bras dessus, bras dessous ?
Nous ne l'apprendrons que le lendemain, par la presse : 100 000 à Paris malgré le décret d'interdiction, 30 000 à Toulouse, 25 000 à Lyon. Au total, plusieurs centaines de milliers répartis dans toutes les grandes villes de France.
Cette imposante mobilisation lycéenne a un objectif avoué : la dénonciation de la loi dite " loi Debré " tendant à supprimer les sursis au service militaire au-delà de 21 ans.
Pourtant -et personne ne cherche à le nier- c'est bien l'armée elle-même qui est visée par cette offensive. L'armée et la militarisation de la société. " De plus en plus de Français comprennent et soutiennent la démarche des pacifistes " écrit en février 1974 le journaliste du Monde Michel Castaing.

La presse antimilitariste underground se développe malgré les poursuites, les condamnations, les interdictions. Les actions ponctuelles se multiplient : renvois ou destructions de livrets militaires, grève de la faim (comme celle que vient de faire une dizaine d'objecteurs de conscience à Orléans), refus symbolique d'acquitter l'impôt (140 personnes de la région lyonnaise notamment, ont refusé 3%, qu'elles ont distribué aux paysans du Larzac), inscriptions sur les bâtiments militaires et sur les monuments aux morts, destructions publiques de drapeaux nationaux, interventions lors de cérémonies militaires, journées d'action le 14 juillet et le 11 novembre (5 000 jeunes ont manifesté à Paris lors de la commémoration de l'armnistice en 1972), etc.
En ce qui concerne la position des jeunes gens face à leurs obligations du service national, c'est bien sûr une attitude générale de refus qui prédomine et se développe au fil des années 70.
" La conviction que l'armée est au service du capital, poursuit Michel Castaing, conduit un certain nombre de jeunes à fonder leur opposition antimilitariste dans leur refus global de l'actuel système économique et politique (...) certains choisissent l'objection de conscience, d'autres -et leur influence est croissante- se déclarent insoumis totaux. Au total (objecteurs de conscience, insoumis, déserteurs, un millier de jeunes gens seraient incarcérés pour faits antimilitaristes ".
Quant à ceux qui, en situation irrégulière, vivent plus ou moins dans la clandestinité, ils sont 14654 à être recherchés à la date du 31 juin 1974, nous apprend Denis Langlois dans son Guide du militant.

Ce dessin fera la "Une" du Monde Libertaire de décembre 1970.

L'objection de conscience et l'insoumission ont été, de tout temps, une sorte de baromètre de l'antimilitarisme français. C'est pour cette raison qu'il est essentiel de faire aujourd'hui " l'état des lieux " de ces deux luttes si l'on veut mieux comprendre où en est actuellement le mouvement de résistance à la militarisation. " Il ne pourra plus y avoir d'insoumis si la gauche est au pouvoir. Le socialisme, ça se défend, et si le socialisme était attaqué demain et qu'il y avait des insoumis, ces garçons seraient... Moi, je les assimilerai au capitalisme (...) Si un jeune garçon refuse même de se mettre au service de la collectivité, c'est un jeune bourgeois, enfin quoi, s'il refuse de travailler pour la collectivité, c'est un jeune bourgeois ! Ce sont des intellectuels, ce sont des bourgeois insoumis ! "
Ces propos datent de mai 1974 et émanent de celui qui, aujourd'hui ministre de la Défense, n'était alors que le spécialiste des questions militaires au sein du parti socialiste (Charles Hernu).

Pour en finir avec le septennat précédent et " remettre les compteurs à zéro ", le gouvernement Mitterrand amnistie le 4 août 1981 plusieurs milliers d'insoumis et libère, toutes tendances confondues, près de 500 jeunes incarcérés dans les prisons françaises pour refus d'obéissance. L'amnistie " large et généreuse " des insoumis tourne à la farce quelques semaines plus tard quand ces derniers reçoivent une nouvelle feuille de route leur ordonnant d'aller effectuer leur service militaire.
Il faudra toute la détermination des réfractaires eux-mêmes et le soutien actif des pacifistes et des libertaires pour arracher une régularisation de situation en faveur de la majorité des insoumis. Cela n'ira d'ailleurs pas sans mal, puisque, plusieurs mois après, certains se verront de nouveau recherchés par la gendarmerie.
Quant aux nouveaux appelés qui, rassurés par la dissolution des Tribunaux permanents aux forces armées à la sinistre réputation, seraient tentés par l'insoumission, on leur fait très vite comprendre -via les nouveaux tribunaux civils pour infractions militaires- qu'on ne leur fera pas de cadeaux. Selon une enquête publiée par Avis de Recherche, les peines sanctionnant les insoumis dits " volontaires " ont oscillé entre 15 et 16 mois fermes au cours des années 82 /83.
Public au début des années 70 et clandestin de 76 et 81, le mouvement d'insoumission total a aujourd'hui disparu en tant que tel et il n'existe plus, à l'heure actuelle de réseau collectif.

Pourtant plusieurs centaines de cas d'insoumission continuent à être recensés chaque année. Il y a d'abord une majorité de jeunes issus de milieux défavorisés refusant d'effectuer leur service militaire pour des raisons soit familiales, soit affectives, soit " instinctives " ou " viscérales ". Les tribunaux sont en général très indulgents avec eux quand ils acceptent de reconnaître leur " faute " et s'engagent à posteriori à effectuer leur service.
Il y a ensuite tout le contingent habituel des insoumis religieux, essentiellement des Témoins de Jehovah, qui purgent quasi systématiquement 15 mois de prison ferme. Il y a enfin quelques insoumis politiques -une poignée- qui, en général de tendance libertaire et fortement motivés, prennent résolument leur insoumission en main et organisent méthodiquement leur action et leur soutien.
Mais -soyons honnêtes- ils ne sont plus en ce milieu des années 80, que les exceptions qui confirment la règle. En mai 81 à être en situation d'insoumission au service civil. Le 4 août, ils bénéficient de l'amnistie présidentielle. Le 22 octobre, ils sont mis en appel différé, par décision du ministre de la Défense. Le 27 juin enfin, la quasi totalité d'entre-deux est dégagée de toute obligation de service national.

Déjà en Mai 68

Fin d'une époque.

Début d'une autre. Le 9 juillet 83, une nouvelle loi sur l'objection de conscience entre officiellement en application. Vingt ans après son apparition dans les textes législatifs français, le service des objecteurs de conscience est désormais considéré comme l'une des formes légales d'accomplissement du service national. Les objecteurs relèvent dorénavant du ministère des affaires sociales et de la solidarité nationale, le champ des affectations est considérablement élargi, l'article interdisant la propagande sur l'objection est supprimé, la commission juridictionnelle est abolie et l'obtention du statut est présentée comme quasi automatique à partir d'une demande formulée en termes simples à adresser au ministère de la défense.
Ce nouveau service civil est loin de satisfaire tous les objecteurs de conscience.
D'une part parce qu'ils estiment que sa durée -deux ans- reste une pénalisation par rapport à celle du service militaire.
D'autre part parce qu'ils considèrent inacceptables certaines dispositions de la nouvelle loi, en particulier celle prévoyant le retrait du statut en cas de condamnation pour insoumission ou désertion. Pourtant les anciens objecteurs ayant été mis " hors course " par amnistie et exemption, la grande majorité des nouveaux objecteurs semble accepter, du moins en apparence, ce nouveau service puisque le taux d'insoumission, qui avait atteint 5,9% début 80 est brutalement retombé à 0.5% à la dernière incorporation.
Depuis la mise en application de cette loi, le nombre d'objecteurs ne cesse d'ailleurs d'augmenter : 380 incorporés en mai 83, 720 en novembre 83 et 1100 en mai 84. Certains pourraient y voir un développement des idées pacifistes auprès des nouvelles générations. Il n'en est pourtant rien.
Hier encore, tout était clair et net. La plupart des objecteurs français, malgré leurs différentes tendances, avaient un point commun : ils étaient pacifistes jusqu'à la pointe des orteils. Parmi ces réfractaires, on trouvait des antimilitaristes inconditionnels, des allergiques à l'uniforme, des anarchistes organisés ou non. des non-violents intégraux et des croyants aux convictions solidement ancrées. Ils étaient objecteurs parce qu'ils ne voulaient pas tenir un fusil. Pas apprendre à tuer. Pas servir un État. Pas marcher au pas. Et surtout parce qu'ils voulaient s'inscrire dans les faits contre la militarisation internationale et les guerres quelles qu'elles soient.
Aujourd'hui, ces objecteurs véritablement " de conscience " sont toujours présents bien sûr. Face à la nouvelle loi, certains acceptent le principe d'un service civil tout en agissant " pour l'amélioration de la forme et du contenu " de celui-ci.
D'autres le refusent toujours en le considérant comme " un embrigadement bien réel " et s'y insoumettent collectivement. Mais leur nombre a diminué. Et à côté d'eux apparaît une nouvelle catégorie d'objecteurs. Pas vraiment de " conscience ". Pas forcément antimilitaristes. Pas réellement politisés. Plutôt hostiles aux " grandes idées " et à priori méfiants face à toute structure collective. Nullement " opposés à l'usage personnel des armes pour motifs de conscience ", ils détournent la loi à leur profit afin de s'aménager une " planque " leur permettant d'éviter le service militaire.
Ce sont des objecteurs " par convenance personnelle ".
L'antimilitarisme français, on le voit bien marque le pas et cela au moment même où l'on assiste à une montée de la militarisation et à une pénétration multiface de l'armée dans la société civile. Nombreux sont les antimilitaristes qui se sentent un peu déboussolés par cette situation et qui s'interrogent longuement sur le pourquoi de ce recul. L'image de l'armée s'est-elle améliorée à ce point dans l'opinion et les jeunes Français se découvrent-ils brusquement un regain d'intérêt pour les affaires militaires, comme vient de le déclarer Charles Hernu en s'appuyant sur un sondage effectué tout récemment ?
C'est certainement moins simple et moins évident que ne veut le faire entendre le ministre de la défense car pour comprendre ce recul du pacifisme, Charles Hernu préfère le terme de " neutralisme ", c'est tout un nouveau comportement social, culturel et psychologique propre aux nouvelles générations des années 80 qu'il faut analyser. On assiste depuis quelques années, à l'émergence de ce nouveau comportement qui échappe la plupart du temps et désole les générations des années 68 et post 68. Il y a d'abord et avant tout cette négation totale, ce refus du " militantisme " sous toutes ses formes (manifestations, distributions de tracts, collages d'affiches, réunions, etc.).
Cette façon d'intervenir, ces moyens d'expression ne font pas partie de l'éducation que ces générations se sont forgées. Elles ont d'autres repères et d'autres moyens d'expression. Il y a ensuite cette position de " décalage " qu'elles ont contribué à inventer. Et leur rapport à l'armée, par exemple, est le même que celui qu'elles ont avec la société, le travail salarié ou la famille, à savoir un rapport de " décalage ". Finies les attaques frontales, les actions exemplaires. Elles adoptent prioritairement des positions " courbés ". Quand un problème, un obstacle surgit devant elles, elles essayent de ne pas l'attaquer mais plutôt de l'éviter en le contournant.

Affiche des années 1970- 198...


" L'antimilitarisme des années 80, me disait récemment un jeune Beur confronté au service national, c'est la réforme. J'aime pas l'armée, j'ai pas envie de faire le service militaire. je ne suis pas un pantin, mais j'ai pas envie non plus de galérer pendant des années avec cette histoire. Moralité, je me démerde un maximum pour me faire réformer ". Combines, démerdes individuelles, dossiers médicaux et simulation, tous les coups sont bons pour échapper à l'armée.

Les nouvelles générations aujourd'hui confrontées au service militaire n'ont jamais connu la fièvre des immenses manifestations de protestation, la détermination active des militants pour arracher leurs camarades des prisons et cet espoir si violent que partageaient des dizaines, des centaines de milliers de personnes, persuadées que tout allait changer, que tout pouvait changer du jour au lendemain.
Les nouvelles générations sont nées avec la crise.
Elles ont constaté la faillite de toutes les idéologies traditionnelles et elles se sentent seules face à un avenir chaque jour plus incertain, pauvreté et menaces de guerre.
Et bien sûr, tous ceux qui luttent depuis de longues années et en particulier contre le militarisme, se sentent actuellement un peu découragés face à ces positions de repli sur soi et de "démerde individuelle". Cela incite beaucoup -et ce ne peut qu'être enrichissant- à mener une réflexion en profondeur sur leurs idées et leurs engagements. La plupart en tire la conclusion que le mouvement antimilitariste ou pacifiste n'a guère de sens s'il ne s'insère pas dans une résistance plus globale à un ordre des choses, s'il ne fait pas partie intégrante d'un projet de société, en un mot s'il ne reflète pas une attitude plus globale. L'armée est une pièce seulement d'un vaste puzzle qui a pour nom " État ".
Les libertaires l'ont compris depuis longtemps et c'est avec ce puzzle tout entier qu'ils refusent de jouer. Quant au pessimisme, les anarchistes qui en ont vu d'autres, le gardent pour des temps meilleurs.

Pierre Martial.


Débats de rue pendant la 1ère guerre du Golf


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L'âge des casernes, histoire et mythes du service militaire (Michel Auvray)

 

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