autres articles
& bibliographie
sur le sujet

L'anarchie est la formulation politique du désespoir.
Interview de Léo Ferré

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sites web
sur Léo :

Léoferré.org

Textes, chansons

" Toi qui l'a connu, peux-tu faire quelques lignes pour le journal ? ".

Me voilà encore trop à mon goût investi d'une mission déplaisante.
Que pensent les anars de la mort de Léo ?
Question cent fois posée en ce moment par les médias. A un journaliste venu aux nouvelles samedi à la boutique, je lui ai dit : " Vous avez sans doute une famille. Que penseriez-vous de la disparition de votre frère ? Imaginez et écrivez directement vous-même ; C'est exactement çà qu'on éprouve aujourd'hui. "
L'attachement de Léo Ferré aux idées libertaires avait la particularité d'être double : une adhésion qu'on pourrait qualifier de philosophique, viscérale et en premier à la négation de tout pouvoir d'un groupe humain sur un autre et cela quelles que soient les justifications possibles, voire compréhensibles et quand bien même ce pouvoir serait (prétendument) temporaire pour des raisons d'efficacité.
C'est la différence fondamentale et irrémédiable qui nous sépare des marxistes des différentes chapelles. Cela, beaucoup de sympathisants libertaires le ressentent. Parmi eux des artistes tels que Brassens, Brel Caussimon ou Debronkart l'exprimaient. D'autres continuent comme Mocky ou Lavilliers, sans oublier la longue liste de talents que les médias veulent ignorer.
Mais un autre volet de l'anarchie existe. C'est son prolongement social et économique : ce sont des propositions concrètes et viables telles que le mutualisme, le fédéralisme et la (vraie) autogestion. Peu de gens le savaient : Léo (ancien de Sciences Po) connaissait parfaitement ces bases nécessaire à un véritable engagement anarchiste. Qu'on veuille rester solitaire et militer à sa manière ou qu'on veuille se grouper, les deux façons sont aussi efficaces pour la propagation de l'idée, l'une se renforçant au contact de l'autre.
Cette connaissance des deux versants de l'anarchie faisait de Léo un cas presque unique dans la galaxie libertaire du monde artistique.

Sa révolte était basée sur une approche philosophique mais aussi purement sociale de l'anarchie. Ce double engagement transpire dans toute son œuvre et beaucoup de couplets deviennent alors éclairants. C'est fondamentalement ce qui explique ces rejets, ces haines et racontars imbéciles qu'il a suscités tout au long de sa vie. Autant une certaine intelligentsia culturo-médiatique pardonne (voire approuve amusée) les velléités dites libertaires à la Frédéric dard ; autant elle rejette et étouffe toute révolte dont elle sent bien qu'elle est plus profonde, plus radicale et destructrice pour les valeurs qu'elle-même pérennise. Au passage cela explique aussi pourquoi les médias ne s'adressent jamais aux anarchistes pour parler de l'anarchie.
Car il faut bien le dire, prendre date, le mettre par écrit pour que cela soit en mémoire : Léo, aussi bien son œuvre qu'en tant qu'homme, fut insulté, diffamé, nié. On lui a craché à la figure. On a fait des campagnes pour saboter son travail sur scène. Un abruti d'extrême droite comme Jean-Edern Hallier a organisé des commandos de jets de boulons ; un affairiste comme Eddie Barclay lui a fait un procès pour une chansonnette ( lettre à une chanteuse morte) et l'a censuré ; un éditeur véreux l'a floué ; De Gaulle l'a interdit...
Tout cela explique maintenant aux yeux des lecteurs l'attachement de cet homme aux oeuvres des anarchistes : le Monde libertaire, la revue culturelle La Rue où il a écrit, Radio Libertaire ou le Théâtre Libertaire de Paris où il pouvait parler librement.

Bien sûr comme chacun de nous, il a participé à la Chaîne solidaire. L'un manifeste, l'autre colle des affiches ; un autre cause dans le poste ou encore parce qu'il est peintre, rénove la boutique. Léo, lui, comme nous tous, se servait de son travail pour apporter sa contribution. Et comme nous, librement, sans contrainte, jamais de contrat signé (dérisoire...) ; la parole donnée valant beaucoup plus. Pas plus que nous il ne demandait, ni n'avait d'ailleurs, de merci particulier. Une poignée de main Fraternelle et tout était dit. Une bonne bouffe entre copains comme quand on revient d'un collage et c'est tout. Et comme Paulo, notre vieux copain parti lui aussi, qui a tout offert de son temps, son amitié, son énergie, de très peu qu'il avait et même de ce qu'il n'avait pas, Léo a fait exactement pareil. Bien sûr, l'œuvre de l'un restera à jamais obscure ; sa mémoire survivra à peine. L'œuvre de l'autre demeurera. Mais pour nous il ont exactement la même importance. Ce sont deux pierres de même volume ajoutées à la maison commune.

A chaque fois qu'il était à Paris et que son emploi de temps le permettait, il venait au studio de la Radio. A dire vrai, une chose m'a toujours étonnée chez Léo : pendant la vingtaine d'heures d'émissions faites avec lui, il a rarement parlé de ses chansons. Il ignorait d'ailleurs superbement sa discographie. Mais il a toujours abordé les difficultés incessantes qu'il éprouvait pour faire son métier : Barclay, l'éditeur, la censure... Et surtout de l'ostracisme dont il fut victime de la part des musiciens dits classiques lorsqu'il a dirigé un orchestre symphonique. Pensez donc ! Un chanteur de variétés tenir une baguette ! Si en Italie cela ne posait pas de problème avec la troupe prestigieuse de la Scala de Milan, il allait autrement en France où la chapelle des classiques lui déniait même la faculté de savoir écrire trois notes. Après son concert au Palis des congrès en 1975 où il chanta en dirigeant un grand orchestre, ce ne furent que critiques condescendantes du style " Un ancien pianiste de cabaret quasi autodidacte secoue les bras en chantant devant 120 musiciens. " Personne ou presque n'a dit que le spectacle était bon (j'y étais) et que c'était une idée nouvelle que Léo amorçait pour la variété intelligente (comme il l'avait fait avec Zoo). Et puis après ! Schubert (ancien instituteur) était pianiste de bordel et a laissé une œuvre autrement importante que celle que laissera jamais un certain Pierre Petit, grand pourfendeur de Léo et directeur du conservatoire, vieux fossile pontifiant et chiant. Tout cela Léo l'avait sur le cœur et en était blessé.
Une autre chose ne cessait de l'étonner ou plutôt de l'intriguer. " Un jour, raconta-t-il au micro, j'étais dans la rue avec Marie, ma compagne. Une dame traversa la rue, se planta devant moi et me cracha à la figure : Monsieur Ferré, je vous déteste dit-elle. Et se retournant vers Marie, assise derrière lui au studio, il ajouta hors micro : mais enfin, je ne lui avait rien fait ! Je ne la connaissait même pas !
Il avait à ce moment l'œil malicieux d'un adolescent qui vient de casser un carreau, car Léo est le plus jeune d'entre nous et je suis sûr qu'il devait rire au fond de lui-même tant il est bien établi qu'on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

Jacky Julien
(un des fondateurs de Radio libertaire et du Théâtre Libertaire Parisien TLP)


Léo Ferré est venu chanter pour la Commune de Paris.


Léo Ferré, interview réalisée par Françoise Travelet
Parue dans la revue " La Rue " N° 34

13 décembre 1983... 20 heures, Espace Balard. Un immense chapiteau dressé entre terre et nuit sur le terrain vague d'une usine en Démolition. Gala de soutien à Radio libertaire. Au dessus de la scène une banderole : Fédération Anarchiste, une rumeur diffuse... Des volutes de fumées... Ce qu'on appelle l'attente.
13 décembre 1983... 15 heures. Un Hôtel près de la gare de Lyon.
La sérénité, le sourire de Léo... Comment imaginer cette dépossession de soi, quelques heures plus tard, sur scène ? Et la ferveur de quelques 7000 spectateurs...

Françoise Travelet : En feuilletant la collection du Libertaire, j'ai vu que tu avais commencé à chanter pour les anarchistes en 1948-49. Te souviens-tu de ces premiers galas ?
Léo Ferré : Je n'ai pas de souvenirs précis, sinon que l'on me contactait et que je venais chanter deux ou trois chansons. Je suppose que la première rencontre s'est faite en 1948. On m'avait demandé de chanter pour des exilés espagnols et, forcement, il y avait parmi eux beaucoup d'anarchistes. C'est à cette occasion que j'ai écrit, dans un autobus, le Flamenco de Paris, c'est à cette occasion que les premiers liens ont dû se tisser... Mais l'enchaînement ? Ensuite, en alternance avec Brassens, tantôt au Moulin de la Galette, tantôt à la Mutualité, j'ai fait en moyenne un gala par an pour le Monde libertaire et la Fédération Anarchiste, entre 1953 et 1971. Je me rappelle même avoir été convoqué, avec Maurice Joyeux, Quai des Orfèvres, pour des affiches collées en-dehors des panneaux autorisés. J'ai laissé parlé le type... Une machine à écrire cliquetait... Au bout d'un certain temps, je lui ai dit : " Excusez-moi de vous interrompre, mais avez-vous trouvé quelqu'un en train de poser une de ces affiches ? " Il m'a répondu " Non ", alors, je lui ai fait remarquer que la loi exigeait le constat du délit, et je suis parti.

Fr. T : Dans quelles circonstances as-tu découvert l'anarchie ?
L F. : C'était en 1930, j'avais quatorze ans... J'ai cherché -parce qu'on avait du m'en parlé- le mot anarchie dans le petit Larousse et j'ai lu : " négation de toute autorité, d'où qu'elle vienne. " Cela m'a plu.
Quelques années plus tard, je me suis dit que cela devait être le sentiment, même caché, de la plus part des gens. La négation de toute autorité, c'est aussi noble que l'amour...
C'est pour cela que je dis " Anarchie avec un grand A comme Amour ".

F. T . : Pour toi, l'anarchie ne se confond pas avec les théoriciens ?
L. F. : Non, Sauf un type formidable : Max Stirner.
Je l'ai lu -ou plutôt surlu- une première fois, dans une mauvaise traduction, sur un papier abominable, dans une édition faite sous l'occupation. Je l'ai relu depuis, dans une traduction, puis en italien. Je ne comprend pas que Sirtner soit à ce point méconnu, en France mais aussi en Allemagne... Quand j'ai chanté, en avril dernier à Hambourg, j'ai parlé de Stirner à une jeune étudiante qui ne le connaissait pas. Il paraît que le lendemain, elle a embêté tout le monde pour trouver un texte de Stirner.



Autres articles :
Introduction à l'anarchie de Léo Ferré (Janvier 1968) ;
Ils ont voté et puis après...
(interview de Léo Ferré sur Mai 1968) ;
Histoire de Radio Libertaire ;
Léo Ferré rencontre le journal Drapeau Noir ;

A lire :
Poètes,... Vos papiers ! Benoît Misère ;
Les Cahiers d'Etudes Léo Ferré
(20 rue du coudray 44 000 Nantes) ;

 

Haut de page