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Le congrès international anarchiste de Carrare (Italie)
Septembre 1968

L'idée de réunir un congrès international anarchiste par le biais des fédérations anarchistes a pris naissance chez nos camarades italiens il y a deux ans. Les Bulgares, les Espagnols et la F.A.F. aussitôt contactés décidèrent de mettre sur pied une Commission préparatoire pour réaliser techniquement et matériellement ce congrès, en tenant compte des expériences précédentes.
Le dernier congrès, à Londres, en 1958, ne donna pas, il faut l'avouer, les résultats escomptés parce qu'il n'était pas représentatif de mouvements précis et qu'il n'avait aucune unité assez définie pour aboutir à des résultats effectifs.
La Commission préparatoire proposa donc un congrès de fédérations anarchistes, organisations qui ont une certaine similitude dans la forme d'action et la définition idéologique, ce qui, dès le départ, permettait d'envisager des travaux plus constructifs que ceux qui avaient eu lieu à Londres. Evidemment, certains groupements anarchistes qui n'appartenaient à aucune fédération exprimèrent leur opposition à ce qu'ils concevaient comme un acte arbitraire. Ces mouvements étaient ceux qui, bien sûr, avaient des formes différentes de celles des F.A, et, on peut penser que l'intérêt d'un congrès ouvert à tous, comme ces groupements le réclamaient, aurait été moindre. Cela ne veut naturellement pas dire que ces différentes formes d'action ne peuvent pas se rejoindre dans des moments précis de lutte et signifie encore moins qu'elles ne soient pas complémentaires, bien au contraire.
Seulement, si l'on voulait poser des bases sérieuses de travail il fallait à l'origine une certaine entente ; quitte par la suite à élargir l'Internationale à des tendances qui n'y sont pas pour l'instant représentées.

La Fédération anarchiste française, qui regroupe en son sein plusieurs tendances de l'anarchisme, dont certaines étaient favorables au congrès ouvert à tous, a ainsi résolu le problème ; la délégation française était constituée de deux parties, une première rassemblait les groupes qui préconisent l'organisation et se réclament de la lutte révolutionnaire intégrale, et qui comprenait deux délégués de l'Organisation révolutionnaire anarchiste et un délégué du Groupe libertaire Louise-Michel; l'autre partie, qui comprenait les groupes opposés au principe du congrès de fédérations et qui avait trois délégués, dont l'un d'eux a pris la parole au début du congrès pour exprimer cette opposition ensuite ils ont adopté la situation d'observateurs, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas participé aux débats, en accord complet avec leur position vis-à-vis de ce congrès.

Au retour de Carrare, un meeting

Le congrès s'est donc tenu à Carrare, cette ville qui sent si bon l'anarchisme organisé par la F.A, italienne, dans une ambiance fraternelle et avec l'intention évidente chez chacun d'y participer effectivement.
L'ordre du jour comprenait neuf points qui faisaient le tour de tous les problèmes. Il est paru dans les quatre derniers numéros du Monde libertaire. Ce qu'il faut maintenant, c'est dégager les grandes lignes et voir quelles sont déjà les décisions pratiques et les possibilités à court terme et à long terme. Un point primordial a été tout d'abord une réaffirmation de la tradition révolutionnaire du mouvement anarchiste international qui s'appuie, non pas sur des classes, mais avant tout sur des individus qui désirent mettre en place une société égalitaire qui permette aux hommes de s'épanouir, selon leurs besoins.
Dans ce sens le congrès a clairement exprimé la nécessité pour les anarchistes d'être présents dans la lutte ouvrière : " Le congrès estime que les anarchistes, selon leurs possibilités et les caractéristiques des pays où ils se trouvent, doivent s'efforcer d'agir dans le mouvement ouvrier, maintenant des relations fraternelles avec les sections de l'A.I.T., et s'intégrant à elles ou créant, où elles n'existent pas, des sections actives de propagande et d'action libertaire dans les milieux ouvriers susceptibles d'être influencés. " (Extrait de la motion sur le point 2 de l'ordre du jour.)
La délégation française a tenu à faire part à tous les délégués de l'intérêt qu'elle porte à définir de nouvelles formes d'action dans le monde ouvrier en tenant compte des nouvelles données économiques et sociales et, notamment, a exprimé son désir de remettre en cause dans son ensemble la notion de classés et de lutte de classes en constatant l'évolution du capitalisme et du mouvement ouvrier.

Cela a mené un rejet catégorique du marxisme comme solution révolutionnaire.
Le congrès a formellement déclaré : Il est nécessaire de préciser que l'anarchisme et le marxisme sont complètement opposés et différents dès l'origine, et qu'on ne peut envisager un bon marxisme avec lequel nous pourrions trouver des terrains d'entente et nous allier. L'application actuelle du marxisme n'est pas une déviation, c'est le marxisme dans sa réalité, " Par son absence de nouvelle morale, par son écrasement de l'individu au profit d'une classe privilégiée, le marxisme est incapable d'offrir à l'homme, aux hommes, des solutions viables. " L'anarchisme dans son universalité a une économie, une politique, une morale qui lui sont propres et qui se suffisent. Vouloir mélanger le marxisme et l'anarchisme c'est méconnaître profondément l'anarchisme, en avoir une vue superficielle. " Dans ce sens, nous ne concevons aucune similitude entre l'anarchisme et le marxisme. " (Extrait de la motion sur le point 3.)
La délégation française a fortement insisté pour que cette précision soit nette et catégorique.
Profitant de cette occasion le délégué mexicain a exprimé son désir de voir compléter l'Encyclopédie anarchiste en langue française.

Ensuite le congrès a abordé le problème de la jeunesse, problème qui préoccupait particulièrement le délégué allemand qui désirait que le congrès prenne une position nette par rapport aux mouvements de jeunes, notamment à la suite des révoltes étudiantes dans le monde.
En ce qui concerne ce problème, la délégation française a, dans une étude sur les événements de mai en France, tenté de dresser un tableau des motivations et des conclusions du mouvement de mai, pour information et dans le but de dégager des aspects nouveaux de formes d'action et la réalité politique et sociale en France.
Dans la motion, sur ce point, le congrès déclare : " Le débat a aussi mis en évidence la large contribution apportée par la jeunesse étudiante et ouvrière à l'élaboration d'une société plus juste, dans laquelle les rapports entre les individus et les êtres sociaux seraient concrétisés par une interpénétration des connaissances et des exigences nécessaires.
Le congrès retient cependant qu'il est nécessaire de souligner que les structures économico-sociales peuvent se servir des aspirations de la jeunesse en les utilisant pour soutenir les institutions verticales ou en les réduisant à un conflit de classes. " Quand le congrès a ensuite abordé le problème de la faim dans le monde, il a tenu à souligner que : " Les anarchistes attirent l'attention sur l'étroite corrélation existant entre les données démographiques et le problème de la faim. " Ils condamnent la prise de position archaïque du pape, recommandent une large diffusion des moyens contraceptifs et insistent sur la nécessité d'une éducation sexuelle et sociale qui permette à l'homme de contrôler sa reproduction. " Puis, dans le point suivant, le congrès a renouvelé l'opposition formelle des anarchistes aux religions et à tout esprit religieux et dénoncé l'influence néfaste des appareils religieux : " Le combat contre les religions entre dans la lutte générale contre l'obscurantisme, l'abêtissement continu de l'homme par les propagandes politiques et publicitaires qui exploitent les meilleures caractéristiques humaines à des fins de profit... Il convient de démonter et d'expliquer les mécanismes d'intoxication et de démontrer la nocivité qu'ont les religions sur les individus. " (Motion sur le point 5.)

Il a été ensuite abordé le problème de l'organisation de l'économie dans une société anarchiste ou durant l'étape de transition révolutionnaire vers l'anarchie.
Ce travail a particulièrement, intéressé la délégation espagnole qui y a apporté une très grande contribution. Il est, bien sûr, arbitraire de choisir des extraits, et cela est d'autant plus difficile dans un travail de ce genre, mais nous n'avons pas la place de passer la motion sur ce point dans son entier, ainsi que les autres.
Signalons d'ailleurs qu'un livre doit être fait sur ce congrès où toutes les motions seront reprises intégralement. " L'expérimentation et la coexistence de différents types du socialisme sont : - mutualiste (Proudhon) ; - collectiviste (Kropotkine, Mella); - communiste (Kropotkine, Malatesta); - coopérativiste (non commercialisé). " A n'importe quelle échelle toutes ces expériences sont possibles dans le système libertaire, à condition de respecter le principe anti-autoritaire qui a pour corollaire l'autonomie, le fédéralisme et la solidarité. "
" … Loin de nous l'idée de définir de façon immuable les bases sociales, éthiques et économiques de l'anarchisme... Nous savons bien que l'histoire ne suit pas une ligne ascendante et continue mais qu'elle avance de façon discontinue en résolvant ses contradictions. Les formes sociales et le développement de la pensée humaine se dépassent et se renouvellent ainsi sans arrêt la vie sociale et ses formes… Conscients de cela, nous, anarchistes, nous luttons pour toutes les audaces sociales et nous maintenons vivant et actif l'esprit révolutionnaire. Nous ne traçons aucune limite à ne pas franchir dans ce développement. "
En conclusion de cette motion, le congrès a retenu la proposition de la délégation espagnole de création d'un centre d'études sociales et économiques anarchiste. Après ces travaux, et conscient de l'importance de ceux-ci, le congrès s'est mis d'accord pour reconnaître l'utilité et même la nécessité de créer une Internationale.
Le bureau de cette dernière a été confié à la tendance favorable au principe du congrès de fédérations anarchistes.

Entrée du congrès à Carrare

La création de cette Internationale fut chaleureusement acceptée par toutes les délégations présentes, de la délégation mexicaine à la délégation japonaise. Le mouvement anarchiste international s'est rendu compte du rôle qu'il avait à jouer à l'échelle mondiale, alors que dans de nombreux pays on sent une crise de civilisation en pleine éclosion.
Partout des hommes cherchent des solutions aux problèmes que ni le capitalisme ni le marxisme ne peuvent résoudre. Partout les mouvements anarchistes sentent le besoin d'être informés directement de ce qui se passe dans le monde et de sentir une solidarité effective.
Ce congrès risque d'avoir une importance exceptionnelle tant par la qualité des travaux qui ont eu lieu que par les espoirs qu'il porte en lui, il peut être la preuve que le mouvement anarchiste international sort de l'adolescence pour entier dans l'âge adulte, malgré quelques crises de croissance, L'internationale mise sur pied, résultat concret de ce congrès, doit être la consécration de cette maturité. Le congrès, et cela tenait à cœur à la délégation française, a eu un souci réel d'ouverture vers le monde, d'adaptation aux nouvelles données économiques et sociales, de dynamique révolutionnaire. L'alliance entre l'expérience vécue et la pensée en marche s'est réalisée pour le plus grand bien du mouvement.


Carrare à l'intérieur du congrès. Septembre 1968

Il y eut cependant, durant les deux premiers jours, un dialogue de sourds entre la délégation française et certaines autres à délégations qui nous paraissaient trop se reporter au passé, aussi glorieux soit-il. Aussi avons-nous rédigé une motion dénonçant cette tendance et exprimant notre position vis-à-vis du congrès.
En résumé, nous voulions qu'il aille résolument de l'avant. D'autant plus qu'il nous semblait que certains étaient attirés par l'aspect exhibitionniste de quelques jeunes qui s'agitaient à l'extérieur de la salle du congrès ; impressionnés, également par le départ des délégations suisse et anglaise qui venaient de découvrir qu'elles n'étaient pas d'accord sur le principe du congrès à moins qu'elles n'aient eu une idée derrière la tête ?

Voici d'ailleurs le texte intégral de la motion de la délégation française :
" La délégation de la Fédération anarchiste française déclare son accord avec la motion lue ce malin par la délégation anglaise, appuyée par la délégation suisse, sur le fond, c'est-à-dire dans la critique du manque d'imagination et d'actualité de ce congrès. Cependant, nous sommes en complet désaccord avec la manière d'agir de ces camarades qui n'ont aucune chance de dépasser leur exhibitionnisme actuel et dont la seule issue qui leur restera sera de se faire accaparer par le marxisme décadent. "Ce congrès, au lieu d'être un congrès d'anarchistes menant une lutte actuelle et désirant s'inscrire dans les nouvelles données économique et politiques, laissant cela aux néomarxistes "cohn-bendistes", a laissé passer la chance qui s'offrait au mouvement anarchiste mondial de jouer le rôle qui lui revient à cause de son refus de s'adapter aux données nouvelles. "Nous pensions que ce congrès serait une ouverture vers le monde, ce n'est qu'une discussion d'anciens militants anarchistes. Cependant, nous continuons de participer aux travaux de ce congrès, car nous croyons toujours à l'efficacité de l'action anarchiste dans l'organisation."
(Motion de la tendance organisationnelle de la F.A.F.)

A la suite de cette motion nous sommes tombés d'accord avec toutes les délégations pour repartir sur des bases plus actuelles et aborder les problèmes avec des yeux nouveaux. Grâce à cet échange permanent entre militants chevronnés et jeunes, qui a révélé une fusion et un désir évident de cohésion, la confrontation a débouché sur des possibilités actuelles.
Il ne dépend plus qu'aux militants, quels que soient leur âge, leur tendance, qui veulent participer à cette grande entreprise, de faire vivre cet outil international de lutte révolutionnaire en développant les groupes locaux et ainsi les fédérations nationales en formant de plus en plus de militants, en étant partout présents.
L'Internationale de fédérations anarchiste existe parce qu'elle était nécessaire au développement des mouvements anarchistes spécifiques. C'est pour vous une raison supplémentaire de croire à la lutte révolutionnaire.
Nous tenons à exprimer notre complète satisfaction de la manière dont s'est finalement déroulé ce congrès et à remercier nos camarades italiens qui, malgré des difficultés de tous ordres, ont permis là réalisation et l'aboutissement du congrès international de fédérations anarchistes de Carrare.

Michel Cavalier



La fanfare anarchiste de Carrare et les principales interventions de ce congrès ont été enregistrées et dupliquées sur un double album 33T : Humberto Marzochi, Frederica Montseny, Michel Cavalier, Maurice Joyeux, Daniel Cohnbendit, Georges Balkanski,...


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