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Le théâtre est
une illusion, c'est-à-dire le contraire du mensonge.
Camus avait instinctivement compris cela et c'est pourquoi son uvre
de vérité devait partiellement s'exprimer sur scène.
Peut-être avait-il aussi ce "goût de preuve" qu'ont
les mots lorsqu'ils ne se contentent pas de s'étaler sur du papier,
mais passent en bouche de l'homme, de l'acteur, de celui qui est sur un
tréteau et s'adresse à la foule. Le papier, comme le lit,
porte tout.
La langage parlé s'affronte, lui à des exigences.
Une image au début,
une image à la fin.
La première est une photo rendue publique : elle représente
Albert Camus jouant le rôle d'Olivier le Daim, dans Gringoire de
Théodore de Banville, avec la troupe de Radio-Alger, en 1935. Gringoir
est un classique du théâtre amateur : peu d'auteurs, peu
de comédiens qui ne l'aient fréquenté à vingt-deux
ans. La seconde image n'est, hélas ! que dans ma mémoire.
En septembre 1959, Camus faisait la tournée des Possédés
à Suresnes. J'avais des raisons pour l'y aller voir et j'ai profité
pour lui demander ses projets. Quel théâtre Malraux allait-il
lui offir ? Il me répondit qu'il n'en savait rien, mais qu'en tout
état de cause, puisqu'il était maintenant animateur et metteur
en scène, il uvrerait surtout pour le "plein air".
De l'espace, le plus vaste public et la plus grande envergure dramatique.
Ce ne sont pas des auteurs en chambre, ce sont des Shakespeare qu'il nous
faut. Tel était
l'homme : voir grand et connaître bien son métier.
Je ne crois pas qu'il ait
jamais abordé aucune tâche sans la mesurer à elle
de A à Z. Le littérateur qui lance un message au monde ignore
par quelles humbles mains ce message doit d'abord passer. Camus connaissait
ces mains-là : le prote, le linotypiste, le correcteur étaient
ses amis. Au théâtre, avant d'écrire une ligne, il
avait appris à diriger une troupe, à expliquer le sens des
répliques aux comédiens, à régler des mouvements
et des éclairages. En 1952, comme je demandais à un jeune
acteur, Jean Négroni, quels étaient les deux metteurs en
scène qu'il estimait les plus grands, il me répondit sans
hésiter : Vilar et Camus. Ce dernier nom m'étonna : je ne
connaissais alors que l'écrivain. Mais l'année suivante,
au Festival d'Angers, je vis le réalisateur de spectacles et je
compris que Négroni avait raison.
Le théâtre "écrit"
de Camus est un fidèle reflet de son uvre. Ses deux premières
pièces, Caligula et Le Malentendu nous apparaissent
comme des illustrations vivantes de L'Etranger et du Mythe de
Sisyphe. L'absurde, maître ès-machines infernales, organise
le meurtre de Jan assassiné par sa propre sur Martha sous
l'il indifférent d'un destin silencieux. L'absurde
(" Les hommes meurent et ne sont pas heureux ") conduit logiquement
Caligula à vouloir la lune, c'est-à-dire à s'accorder
le pouvoir de tout faire, à franchir en quelque sorte le mur du
son de l'impossible. Universelle est la dérision : et pourtant,
l'homme en tout cela, garde sa chance. Quelle chance d'être homme,
jusque (et à cause) la finitude, la contingence, le désespoir.
Alors surgissent des héros véritables : Diego, le révolté
de L'État de siège, les Justes Kaliayer et Dora.
En eux, nous pouvons nous reconnaître. En eux, nous pouvons accepter
la défaite, le malentendu, la mort. N'auraient-ils vécu
qu'un instant, cet instant, devant une austérité insondable,
témoigne de la nécessité de l'Homme. Nés et
morts des hasards, nous ne sommes pourtant pas des hasards.
Non : il n'était pas un "hasard", celui que l'absurde
attendait au coin d'un platane, sur la route de Sens. Et la preuve : sa
mort nous a mutilés. Depuis près de deux mois, je me réveille
presque chaque matin en me disant que ce n'est pas vrai : ma mémoire
s'acharne à censurer cet instant. Mais c'est bien vrai, Camus est
mort. Et ce n'est pas un deuil que je porte, c'est la perte d'un bras
ou d'un il que je subis. Camus, comme à des milliers d'autres,
m'était indispensable. Or, je le connaissais moins que beaucoup.
Je n'ai de lui que quelques lettres et une photo qui nous réunit
tous deux. Il est donc parfaitement exact que l'homme peut être
nécessaire puisque Camus nous était nécessaire. Qu'il
peut manquer au monde, puisqu'il lui manque ?
On m'excusera de ne pas écrire ici, sur son théâtre,
une "dissertation" : les quelques lignes que je lui ai consacrées
plus haut me paraissent pour l'instant suffisantes. Plus tard, plus tard,
nous rendrons à cette uvre un hommage plus complet et plus
digne - encore que bien imparfait, je le crois. Le théâtre
écrit de Camus appartient à toute cette génération
et aux générations futures.
Aujourd'hui, je ne veux évoquer
qu'un dernier souvenir :
Il y a trois ans, Camus adopta pour le Festival d'Angers une comédie
dramatique de Lope de Vega, Le Chevalier d'Olmedo. La représentation,
admirablement réglée par lui, se déroula devant les
murs du château, par une douce nuit d'été. Entre autres
comédiens, il y avait Mme Sylvie, Mlle Dominique Blanchar, MM.
Joris, Woringer, Herbanet (mais non Camus, qui pourtant eut été
un acteur admirable).
Qu'est-ce que Le Chevalier d'Olmedo ?
C'est une histoire toute simple, celle d'un jeune homme très beau,
très noble, très pur, qui vient un soir, dans une ville
d'Espagne, assister à une fête. Il parait, et cela suffit
: la plus belle jeune fille du pays tombe amoureuse de lui. C'est le bonheur
: non pas un de ces médiocres "bonheurs" qui trompent
l'impatience de l'humanité, mais l'instant de beauté cher
à Keats, qui est une joie pour toujours. Hélas ! les soupirants
de la jeune fille ne peuvent supporter cette idylle. Profitant de la nuit
; ils attendent au détour d'un chemin le chevalier rentrant chez
lui, et l'assassinent. Et il n'y aura pas de noces, et plus jamais de
fête à Olmedo.
C'est tout. Un homme est venu, trop beau, trop noble : il a fait un tour
dans la ville, et on l'a tué.
Ce ne devait pas être le dernier spectacle à Camus. L'hiver
suivant, l'affiche des Mathurins portait encore son nom, conjugué
à celui de Faulkner, autre Prix Nobel, et en 1959, il mettait en
scène Les Possédés au Théâtre
Antoine. Mais quand je pense à lui, ce sont les images nocturnes
du Chevalier d'Olmedo qui me hantent. Camus est venu, Camus a passé
parmi nous et on nous l'a tué.
L'absurde est pareil aux mal-aimés de Lope de Vega : il ne tolère
pas un roi parmi les hommes.
Morvan Lebesque
Le Monde Libertaire 1960
Autres
articles :
Albert
Camus et la pensée libertaire ;
Appel
pour les syndicalistes Algériens (A. Camus) ;
Louis
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;
L'exil Espagnol
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De
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Colère (1954) ;
Lecoin
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Onze
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Breton) ;
A nos frères d'Espagne. Albert Camus, septembre 1944 ;
Albert Camus, l'absurde, la révolte, la révolution... Analyse de Maurice de joyeux ; Don Quichotte, Cervantes icônes de la lutte antifranquiste ? (texte de Fédérica Montseny et Albert camus)
A
lire :
Albert Camus et les libertaires (Volonté
Anarchiste)
Albert
Camus (Herbert R Lottman - ed Seuil)
Et bien évidement les romans, les essais, le théatre d'Albert
Camus.
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