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Onze
camarades condamnés à mort en Espagne : Sauvez-les ! |
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1952, le régime franquiste intensifie la répression contre les grèves et les organisations ouvrières clandestines. Sous l'impulsion de la Ligue des droits de l'homme et de la FEDIP, de nombreux intellectuels (malgré leurs divergences), participent à des actions de protestation. Un meeting parisien en sera le point culminant. Nous vous proposons la retranscription du discours qu'André Breton fit à cette occasion.
Camarades, Tous ceux qui ont rendu compte de ces grèves, même sans sympathie profonde pour la longue souffrance du peuple espagnol, ont été frappés par leur propension extrêmement rapide à faire tache d'huile. Manifestement, il s'agissait là d'un phénomène qui déjouait tous leurs pronostics. Ils comprennent mal comment un simple boycott des tramways, décidé en raison de l'augmentation du tarif de transport, pouvait avoir propagé une telle ampleur. Ils allaient de surprise en surprise : la police avait curieusement tardé à réagir, l'armée était restée dans l'expectative, une grève atteignant plusieurs centaines de milliers d'ouvriers avait pu être déclenchée par téléphone, sur l'ordre évidemment apocryphe de la Phalange. Une mystification de cette envergure (les correspondants de presse s'accordent à lui attribuer une importance décisive) semble bien donner le climat de ces journées presque insurrectionnelles. On a pu dire que c'est l'humour qui, du commencement à la fin du mouvement, lui avait prêté son "unité de style". Ainsi, contrairement à ce qu'on pouvait attendre des moyens de coercition sur lesquels repose une dictature, un tel mouvement s'était avéré possible et dans la voie de sa généralisation, il n'avait pu être freiné que de justesse. Chose encore plus significative, en cette occurrence la victoire intégrale appartint aux grévistes ; rappelons-nous que les compagnies durent renoncer à l'augmentation du ticket de tramway, que le gouverneur et le chef de la police de Barcelone furent remplacés ainsi que le dirigeant provincial des syndicats fantoches autorisés par Franco. Par-dessus tout, retenons que les sanctions prises à l'occasion de la révolte catalane durent être levées, les grévistes obtenant d'être payés moyennant des heures supplémentaires. Il y a là un fait nouveau qui ne saurait être trop médité. Ceci ne peut manquer d'être interprété comme une grande lézarde qui affecte dans son ensemble toute la structure dictatoriale. On a beau tuer, s'employer à avilir tout ce qui peut être avili, tour à tour brandir le crucifix et faire donner la mitraillette, affamer un peuple et le retrancher de ce qui reste de communauté humaine, on n'en finit pas pour cela avec l'âme de ce peuple telle qu'elle s'est incarnée en mon enfance dans la personne de Francisco Ferrer et qu'elle s'est retrempée dans la vaillance légendaire de la C.N.T. et de la F.A.I. On a décelé sans peine quelques-unes des causes immédiates des troubles de Barcelone. Paul Parisot, dans la revue Preuves, insiste sur la misère des masses, l'asphyxie économique de l'Espagne. Fomento de la produccion, second organe économique espagnol (et celui du patronat catalan) reconnaissait, en novembre 1950, que pour se nourrir, l'ouvrier catalan avait besoin de 141,5 % de son salaire. Le correspondant de "United Press" à Paris signalait dans les dernières
semaines de décembre une augmentation de 30 % sur les produits
de première nécessité tels que le pain, le sucre
et les oeufs.
Cette flamme est celle que je m'émeus toujours de retrouver dans les yeux de nos camarades espagnols en exil rencontrés ici ou par le monde. Il y a eu tant de grands navigateurs dans leur histoire que ce point vers lequel ils n'ont cessé de tendre, en dépit des vents contraires, je suis persuadé qu'ils l'atteindront. Ce sera toute justice, toute
réparation pour eux et pour nous. Quand bien même nous ne connaîtrions pas la nature du délit qui expose à la mort nos onze camarades, il va sans dire qu'en aucun cas nous ne saurions prendre notre parti d'une sentence rendue par des officiers fascistes, après simulacre de plaidoirie par des fascistes - ceci sans préjudice du scandale qu'il y a, où que ce soit, à ce qu'un individu affublé en magistrat demande et obtienne "la tête des autres". Mais la nature du délit nous est connue et nous savons aussi sous quelle loi scélérate il tombe, la "loi de répression contre le banditisme et le terrorisme", décrétée le 18 avril 1947. Il n'est que de réfléchir un instant à ces mots -banditisme, terrorisme- pour reconnaître qu'ils sont abusivement applicables à toute activité de résistance à l'ordre, par exemple de celle qui a été opposée ici au fascisme allemand. Il n'est pas moins évident que les moyens de lutter contre cette idéologie, dès l'instant qu'elle a usurpé le pouvoir, ne sauraient non plus différer, qu'on se place il y a quelques années en France occupée ou aujourd'hui en Espagne bâillonnée, ligotée, mais non vaincue. Ces moyens, nous avons appris à les connaître et nous n'avons pas la mémoire assez courte pour exiger d'eux qu'ils soient pacifiques. Ce serait, ou jamais, l'occasion de dire, à l'adresse des juges de Séville et de Barcelone : Que messieurs les assassins commencent.
D'autres que moi s'élèveront ce soir contre la série d'iniquités qui ont marqué le déroulement de l'affaire qui nous occupe. La fameuse technique dite de "l'amalgame", que des procès comme ceux de Moscou ont mise au point, permet, une fois de plus, de rassembler sous le même chef d'accusation des camarades qui ne nient pas les actes dont on les accuse et des camarades qui n'ont rien commis de tel, sans qu'il nous soit possible de-distinguer ceux-ci de ceux-là dans les conditions d'étouffement réalisées (procès à huis clos, informations réduites à cinq lignes dans les journaux de Barcelone et de Madrid). Mais là ne saurait
être la question : notre solidarité doit aller indistinctement
à eux tous. Comme dans toute action de résistance, il serait
impardonnable de vouloir dissocier de ceux qui ont agi avec le plus grand
courage ceux que l'accusation mêle aux précédents
pour frapper en eux la simple opposition passive au régime. " Ces groupes ont perpétré
à Barcelone, qui était l'objectif principal de leur activité,
à dessein d'y poursuivre, par des actes criminels -ici, les occupants
nazis n'auraient pas parlé autrement- leur oeuvre de perturbation
de l'ordre social. En ce lieu, ils ont reçu l'appui des membres
de leur organisation (la C.N.T.) qui, non seulement a mis à leur
service des éléments d'agitation et des groupes organisés
- organisés, on ne leur fait pas dire - mais leur a procuré
des informations. Ils faisaient, en outre, du prosélytisme pour
étendre les idées anarcho-syndicalistes d'action directe
et transmettre des instructions aux groupes d'action. " Surtout, camarades, gardons-nous de douter de l'efficacité de notre protestation, Franco est loin de disposer des moyens qui permettent, derrière le "rideau de fer", l'organisation de ces procès à grand spectacle où les accusés surenchérissent sur les témoins à charge et louchent avec complaisance vers leur bourreau. Il en est réduit à opérer dans l'ombre et, comme on l'a vu par les grèves de Barcelone, il n'est pas impossible de le faire reculer. Avant qu'il ne soit trop tard, puisqu'aux dernières nouvelles les faux avocats de nos camarades sont venus les avertir qu'on allait les fusiller, n'ayons tous qu'une voix pour exiger la révision au grand jour des procès de Séville et de Barcelone, avec des avocats réels ayant eu le temps d'étudier la cause et sous la garantie d'observateurs étrangers. A tout prix, et de toute urgence, trouvons aussi le moyen de faire tenir à nos camarades un message comme : Au nom de tous les hommes
libres et aussi de tous ceux qui n'aspirent qu'à se libérer,
merci. André
Breton Il semble que la première
phrase de l'acte d'accusation, citée par Breton, soit incomplète.
Extrait de la
biographie d'Albert Camus de Herbert R. Lottman : "Cette guerre européenne qui commença en Espagne ne pourra se terminer sans l'Espagne." A. Camus, le 7 septembre 1944 in Combat.
"Voici près de quinze, en effet, que le franquisme vise le même but : le visage et la poitrine des espagnols libres. reconnaissons qu'il l'a souvent atteint et s'il n'a pas encore, malgré tant de balles, défiguré ce visage sans cesse renaissant, il a bon espoir, maintenant d'en venir à bout grâce à la complicité inattendue d'un monde qui se dit libre. Et bien cette complicité, nous refuserons jusqu'au bout qu'elle soit la nôtre que chacun d'entre nous fasse ce qu'il peut, mais tout ce qu'il peut. Ne nous endormons pas, n'ayons pas la mélancolie et le découragement trop facile." Albert Camus le 25 février 1952. (repris dans le Monde Libertaire) Autres
articles : Albert Camus, l'absurde, la révolte, la révolution... Analyse de Maurice de joyeux ; A
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